hr_The_Grand_Budapest_Hotel_3Les films de Wes Anderson laissent toujours à l’esprit un petit air guilleret, notes légères et peut être agaçantes, dont l’étrangeté froide fait deviner l’artifice, le monde est un palais de carton où s’agitent des silhouettes endiablées.

Dans The Grand Budapest Hotel, dernier opus du talentueux réalisateur, les personnages ont peu de consistance, leur identité fuse des contours, des couleurs, d’une surface toute entière réduite à la définition d’un rôle et d’un caractère, simplicité bienvenue des psychologies dans un univers de confiseur.

Wes Anderson dit s’être inspiré de Stefan Zweig, si la construction du récit s’apparente en effet à la manière du grand auteur viennois, l’histoire est contée par un personnage à un écrivain au cours d’un de ces moments de délicat épanchement que seules des circonstances fortuites et certainement littéraires peuvent créer, c’est bien là tout l’apport du célèbre mémorialiste, celui du Monde d’hier, encore cet apport n’est-il que technique narrative, on la retrouve chez Barbey et la quasi-totalité du dix-neuvième siècle français, pour ne citer que ceux-là. Il ne suffit pas de situer son histoire dans un âge d’or crépusculaire, à l’orée de quelques fantastiques chambardements de civilisation, et en milieu européen pour évoquer Stefan Zweig, il faut également accorder aux personnages une profondeur d’âme, une qualité de sentiment qu’un dessin grossier ou une analyse rapide ne suffit pas à épuiser. Le majordome du Budapest Hotel fait davantage penser à Jeeves, celui de PG Wodehouse, qu’à n’importe quelle création de Zweig, son extérieur égale son intérieur, il est une décalcomanie colorée et rigolarde dans un théâtre de mimes, ses gesticulations suffisent à faire deviner l’âme.

Bien sûr, la description précieuse des atermoiements d’un tempérament, le pointillisme par trop délicat qui exauce la moirure des sentiments, l’excavation des psychologies, tout cela est labeur de plume, le roman seul offre à son lecteur les déserts nécessaires à son imagination, le cinéma n’est que démonstration immédiate, horizon fermé où rien ne se déploie que l’adhésion à une vision. Heureusement pour le spectateur, la vision de Wes Anderson est jolie, rose et fraîche, un pamplemousse. Ou une fraise.

Dans une république imaginaire, une jeune fille rend hommage à un célèbre romancier dont le chef d’œuvre raconte comment il recueillit l’histoire d’un groom devenu milliardaire au Grand Budapest Hotel, le film se déroule donc à trois époques en un récit gigogne, savamment imbriqué mais parfaitement lisible. L’intrigue principale voit le groom et son maître, l’irrésistible Ralph Fiennes, déjouer les plans machiavéliques d’Adam Brody, surgeon putride d’une aristocratie poussiéreuse, pour s’accaparer l’héritage d’une vieille comtesse assassinée, amante du majordome : Tilda Swinton dans un de ses numéros de transformiste. Issues de deux mises en abymes successives, les aventures du groom et du maître d’hôtel ont autant de raisons d’être artificielles, rocambolesque de tourniquet qu’exauce avec bonheur l’art de Wes Anderson, un Michel Gondry old school avec de la finesse. Evasion de prison à la petite cuillère, descente de montagne en traîneau, mystérieuse confrérie des clés, assassin patibulaire, tous les ressorts d’une comédie fantasque sont en place, ils s’articulent avec bonheur, entraînant une action frénétique, constamment divertissante et piquée de notes d’humour à froid qui sont le luxe et le plaisir habituels du réalisateur.

Le film est une réussite, brillant carrousel que rien n’arrête, toile enchantée déroulée par un original, on regrette parfois que tout cela ne recèle aucune profondeur mais c’est un regret rapide, qui passe et pour lequel on se sent coupable tant l’entreprise reste joyeuse et de bon goût… J’espère sincèrement que ce compliment digne d’un numéro du Chasseur Français ne fera pas fuir les spectateurs. Et puis Wes Anderson a fait Darjeeling, mon film préféré. A voir. EEE.

Edouard.

Sur ce blog, vous pouvez retrouver Stefan Zweig dans:

Les 10 biographies par des romanciers qu’il faut lire

Les 10 livres qui aident à réfléchir

Les 10 romans d’amour qui finissent bien

Les 10 livres tirés d’une expérience vécue qu’il faut avoir lu

Et Wes Anderson dans:

Fantastic Mr Fox – EEEe

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