i-grande-6888-le-maitre-de-la-terreQue lisent les catholiques ? Ils lisent des livres, des livres édités chez Pierre Téqui. Des essais, des missels, des bibles, des vies de saint Fuscien ou sainte Ulphe, les mémoires de Sylvestre Ier, des romans plein d’une grâce surannée où de bons jeunes gens entrent au Carmel après avoir vidé l’armoire aux confitures, ils lisent enfin Le Maître de la terre de Robert Hugh Benson, un anglican passé à Rome, Alléluia, Vishnu et Brahmapoutre les miracles touchent aussi le septentrion réformé.

Le Maître de la terre est un récit d’anticipation, l’auteur écrit en 1905 ce qu’il imagine se produire à la fin du vingtième siècle, l’Apocalypse, l’Armageddon, Godzilla revenu des tectoniques sous-marines, nous sommes en 2014, la bête est là qui attend, l’œil vert de convoitise et la gueule déjà refermée sur un homme complaisant. Les prophéties de Benson paraîtront bien minuscules aux yeux des technophiles, elles sont dépassées depuis longtemps, l’aérien reliant Londres à Rome en moins de deux jours fait sourire, la lumière éclairant les rues comme en plein jour également, le télégraphe, le train à grande vitesse, le chambardement technicien ne finit pas de rendre caduques les prévisions les plus téméraires, heureusement pour le lecteur pointilleux Monseigneur n’écrit pas de science-fiction, le bougre est évêque et ne s’intéresse qu’à l’âme, au surnaturel, à ce qui se trame dans l’esprit tortueux des sapiens.

Dans le roman de Robert Hugh Benson, l’avenir appartient aux gens bons, les gens bons sont roses, doux et communistes, ils croient qu’aucune splendeur ne dépasse l’homme, ils œuvrent pour la paix, l’amour, la liberté, les petits oiseaux et la fin des religions aliénantes. Leur géopolitique est sommaire, elle est constituée de trois patates : à gauche l’Amérique, au centre l’Europe, le reste est oriental, fourre-tout  mystérieux où mégotent les sagesses exotiques et lénifiantes. Tandis que le matérialisme triomphe, le catholicisme survit à Rome et en Irlande, enclaves trempées d’éternité, vestiges d’une pensée libre que la raison ne termine pas.

Monseigneur ne s’économise pas, il raconte la fin du monde.

Alors que l’Orient menace d’attaquer le vieux continent, un mystérieux américain, Julien Felsmburgh, parvient à convaincre les dignitaires asiatiques de renoncer à leur entreprise, il est accueilli comme un nouveau messie en Europe. Partout où il passe, sa voix, son charisme, attirent les foules et déchaînent l’enthousiasme, il instaure bientôt le culte de l’homme, élève des temples à la gloire de l’Humanité, soutiens qu’une même étincelle divine brûle en chacun, réfractée à l’infini dans le cristal des personnalités.  Le Salut est de ce monde, toute spiritualité excipant son exercice d’une métaphysique est proscrite, la moindre suspicion de croyance en un principe transcendant est condamnée au nom du progrès, de l’amour et de la lutte contre la violence. L’Eglise est le repaire des insoumis, piétaille obscurantiste dont la foi ébranle les fondations d’une civilisation pacifiée, encaustiquée de morale et toute entière purifiée du remugle asphyxiant de l’eschatologie. Les catholiques apostasient par milliers, ceux qui restent fidèles sont persécutés au nom du bien.

Le lecteur suit les évènements grâce à trois personnages, un homme politique entièrement dévoué au progrès, sa femme, d’abord convaincue par Julien Felsmburgh puis gagnée par le doute et un jeune prêtre appelé à un destin extraordinaire. Les points de vue se répondent et nous entraînent vers une fin inéluctable, celle des temps et de l’ultime affrontement, en Terre Sainte, évidemment. Le prince de ce monde, l’antéchrist de l’Apocalypse, contre Dieu.

Les visions de Benson sont amplement confirmées par le spectacle des sociétés modernes, les valeurs surhumaines garantissant autrefois la singularité de l’homme sont aujourd’hui battues en brèche au nom de la défense du bien, croire que l’homme peut être dépassé est un archaïsme inadmissible, il est tout. L’auteur imagine qu’à la fin du XXième siècle, ce ne sont plus les médecins qui accourent pour porter les premiers secours aux victimes d’un accident ou d’un attentat mais des terminateurs chargés de proposer une mort « digne » aux condamnés. L’euthanasie comme droit inaliénable, nous n’en sommes pas loin. Le matérialisme ne finit pas de réduire l’homme à l’état de soupape interchangeable, affriolante monade guidée par l’intérêt, incapable de voir que sa différence est une prothèse posée sur le même corps, tous pareils : c’est la garantie des mêmes droits pour tous. L’horizon au bleu de méthylène des gens bons est un avenir de moules heureuses, le bonheur pour tous, chacun dans sa petite case. Benson l’a bien compris, le paradis qu’il décrit est un enfer pavé de bonnes intentions.

Ambitieux, visionnaire, un des livres qu’aime citer le pape François pour rappeler aux commentateurs qu’il n’est pas le pape progressiste dont les journalistes s’empressent de dresser le portrait.  

Bisou.EEe.

Edouard.

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