Cartier_bagueIl y a trois ans, à l’heure bénie des fiançailles, je décidai d’acheter une pierre. Une pierre montée sur un anneau de platine, des griffes retenaient le joyau, de petits brillants sertis avec minutie dévalaient les pentes argentées, c’était un solitaire de haute facture, un diamant Cartier, une orfèvrerie d’apparence délicate et subtile dont je tirais beaucoup trop d’affection pour moi-même. Il en va des cadeaux que l’on fait comme des bonnes actions auxquelles on consent, ils flattent l’idée que l’on a de soi beaucoup plus qu’ils n’exaspèrent notre résistance au sacrifice, on se prive moins qu’on ne s’exalte. La formule est alambiquée, il ne faut pas m’en vouloir, je viens de finir Le Rivage des Syrtes, ma syntaxe s’en trouve enluminée, effet de gravitation, le mot attire le mot, la pensée s’agrège en concrétions baroques d’épithètes, je devrais parcourir le dernier Olivier Adam en guise de lavement. Et puis l’extrême amabilité de la vendeuse avait achevé ma résistance, les dames de la place Vendôme savent le métier de vendre, elles promettent du rêve, de l’éternité, garantissent le support de Cartier à la moindre contrariété, finissent par attendrir les résolutions les plus farouches en mesurant la qualité de votre amour au caratage du caillou, l’amour est un infini à la portée des comptables, rien n’est plus sûr qu’un compte de résultat.

En septembre dernier ma femme découvrait avec stupeur que son diamant ne scintillait plus, le cristal ne renvoyait qu’une lumière terne, étouffée par des brisures internes, le joyau s’était fracturé. J’en conçus une peine modérée, l’extravagance de l’évènement me semblait si totale que je n’imaginais pas une marque de la réputation de Cartier ne pas remplacer la pierre. C’est donc avec confiance que je me rendis à la boutique Cartier du boulevard Saint Germain, je n’avais pas de doute sur l’issue de ma démarche, elle me semblait formalité, et j’éprouvais même à l’endroit du cœur un petit pincement de satisfaction, frisson d’iconoclaste, je tirais une secrète fierté d’avoir décelé les défaillances d’une griffe aussi prestigieuse.

Une vendeuse m’accueillit, m’installa dans une peau de bête boucanée par les vesses de milliers de postérieurs dociles, m’offrit un verre sur un plateau d’argent, sourit. Je montrai la bague, on s’attroupa autour de l’objet, une vendeuse appelée en renfort me demanda si nous avions eu un accident d’avion, je répondis aimablement que non, aucun frigidaire n’était tombé sur les doigts de ma femme, j’anticipai une troisième question en précisant qu’elle n’exerçait pas le doux métier de forgeron, le diamant s’était cassé sans même que nous nous en apercevions. L’une des boutiquières, plus expérimentée et dont l’attitude laissait à penser que la situation ne lui était pas inconnue, prit soin de nous avertir que la pierre devait être expertisée par les ateliers de la maison, curieuse nécessité qui voit l’objet du litige confié à l’examen du présumé coupable, le juge est l’assassin, ne doutons pas que son verdict sera clément. Je demandai quelle incidence aurait cette expertise sur le remplacement de la pierre, on voulut me faire comprendre que cette incidence serait anodine, je décelai dans le ton avec lequel on me servit cette réponse qu’elle serait au contraire primordiale et que le jeu était déjà joué. Je sortis désemparé, apparemment il était courant qu’un diamant monté par Cartier casse au bout de deux ans à peine.

Deux semaines plus tard, nous reçûmes un devis de refabrication d’un montant supérieur au prix de la bague d’origine. L’expertise montrait que le diamant s’était cassé suite à un choc, le chaton était très abîmé, elle suggérait que nous nous étions acharné sur le bijou à coup de masses. Que le diamant se soit cassé suite à un choc était évident, un organisme indépendant avait certifié la qualité exceptionnelle de la pierre, aucune inclusion n’aurait pu causer les dégâts constatés, en revanche il fallait avoir une bien curieuse idée de la personnalité tortueuse de ses clients parmi les plus modestes pour les imaginer s’escrimant à détruire au marteau le symbole de leur amour, à moins que faire la vaisselle avec sa bague entrât dans la catégorie « coups extrêmement violents », nous cassons pourtant fort peu de vaisselle, il est vrai qu’elle n’est pas en porcelaine.

J’appelai aussitôt le service après-vente, on se confondit en excuses, le devis était une erreur, on me faisait grâce de près d’un tiers, on m’affirma qu’on pouvait facilement endommager un diamant en touchant un point de clivage, le simple contact avec une surface dure pouvait entraîner la rupture du cristal, un diamant est cassable quand on s’y prend bien, je suggérai qu’il serait peut-être mieux de prévenir les clients, qu’ils hésiteraient peut être à faire l’acquisition d’un objet aussi cher, les joailliers ne pouvaient-il pas dissimuler les points de clivages derrière les griffes, à tout le moins les rendre inaccessibles de l’extérieur ? Je n’y connaissais rien mais l’attitude du service après-vente me semblait aberrante, pourquoi refuser de remplacer la pierre si l’accident était aussi rarissime ? La responsable du service après-vente finit par conclure qu’ « elle ferait bien mal son travail si elle faisait remplacer les pierres de tous les clients dans notre cas ». Sans le vouloir, elle venait de confirmer ce que je soupçonnais: les diamants montés par Cartier cassent souvent.

Je demandai finalement une contre-expertise et apportai le bijou à un ami joaillier qui confirma le choc extérieur mais me garantit que le chaton était intact, la bague ne portait pas la trace de coups exceptionnels. Le service après-vente ne voulut rien entendre et négocia son devis de refabrication comme au souk, c’était d’un ridicule achevé, il fallait que Cartier soit vraiment au plus mal pour chicaner avec ses tout petits clients. Atterré par l’absurdité de l’attitude du service après-vente, jouer l’image de Cartier à la roulette, refuser de dédommager un client par cette sorte d’orgueil professionnel qui fait croire que céder aux raisons d’un client raisonnable est « mal faire son travail », tout cela me paraissait si incongru, choquant, que j’en appelai à la directrice générale. Cette dernière ne consentit à me répondre qu’après deux semaines, je l’y avais encouragé en publiant deux tweets… Elle confirmait tout, ne décidait rien, se dissimulait derrière le service après-vente. Une directrice générale, une vraie. Inutile et libérale, elle sera certainement d’accord avec la seconde épithète, elle est gratuite, je la lui offre bien volontiers.

Fiancés, heureux parents, simples mortels, n’achetez pas vos cadeaux chez Cartier. Les diamants cassent sans que l’on n’en s’aperçoive et ne sont pas remplacés. J’ai entendu dire par une amie que ce n’était pas le cas chez tous les autres, préférez donc les voisins.

BM.

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