NelsonAu théâtre de la Porte Saint Martin on donne depuis quelques mois un boulevard d’heureuse facture, la substance en est une femme moderne jetée au milieu de plus modernes qu’elle, la matière une Chantal Ladesou désopilée et un texte maigre. L’homme du public, naturellement sensible à la matière, rit de bon cœur sans épuiser sa philosophie, il ressort du traitement la gorge déployée et l’appétit ouvert : le boulevard est un préprandial, on y va pour se donner faim et se laisser une chance de choisir un dessert. Un texte plus consistant présagerait une substance trop riche, des comédiens plus retenus un message moins digeste, la poésie se prend en tisane, le drame après les plaisirs de la table, l’intelligence ne trouve à s’enrichir qu’à la faveur d’un épigastre repu, inutile précaution pour Nelson, le spectacle précède la brasserie parisienne de plaisante façon.

Dans Nelson, Chantal Ladesou incarne une femme qui a réussi, elle gagne plus que son mari, porte des Louboutin aux pieds et sa conscience en pendeloque, étendard blond d’une révolution libérale qui voit la femme transformée en louve, l’égale de l’homme. A la tête d’une famille entièrement dévouée à sa réussite, le père cuisine, le fils joue les secrétaires tandis que la grande fille fricote, elle mène une carrière d’avocate arriviste sans scrupule et sous vison, l’argent est son moteur, l’unique objet de son ambition. On mesure à cette piètre vocation l’aveuglement des féministes d’autrefois qui croyaient lutter au service du bien quand elles n’étaient que les factionnaires zélées du marché, l’économie mène le monde, ses basses entreprises soutiennent les déferlantes idéologiques qui lui sont favorables, le féminisme transforme les femmes en individus productifs et salariés, de nouvelles billes dans le sac, de nouvelles variables à ajuster. L’éden des chiennes de garde est un empire bourgeois, dérisoire résultat de deux siècles de luttes. La caricature est grossière mais révèle le dessin très secret d’une pensée libérale en action depuis Hobbes et les lumières, c’est elle qui désormais guide les hommes vers le progrès, l’amour et les gros sous.

Le progrès ne s’arrête pas, il avance, il laisse dans son sillon de petites pépites et de grandes misères, la femme carriériste et tunée sera bientôt un vestige planté dans un labour, place à la révolution verte, l’écologie, le bio, le sans gluten, l’émolliente moraline d’une société de moules entichées de botanique. Dans la pièce de Jean Robert-Charrier, le rose avenir des gens bons est incarné par une famille de militants écologistes, végétaliens et sermonneurs, la fille de Chantal Ladesou veut les accompagner en Afrique pour un voyage humanitaire, elle décide d’organiser un dîner chez ses parents afin de montrer son zèle macrobiotique, une petite retape de maman s’impose. Rien ne se passera évidemment comme prévu, la femme moderne s’écrase contre la femme post moderne, les progressistes d’hier sont les réactionnaires d’aujourd’hui, la requine blonde percute un mur d’algues sinueuses et étouffantes, Armelle en chef de famille adverse assure le spectacle.

Choc des cultures, friction de deux générations en décalage de phase sur l’échelle du progrès, l’une patine quand l’autre s’empresse, le drame produit les étincelles attendues, le spectateur glousse, éprouvant à l’égard des réactionnaires la torpide sympathie des moutons habitués aux pâturages de plus en plus restreints, le champ des libertés s’amenuise mais l’égalité des ovins progresse, alléluia, il n’en reste pas moins que le public de la Porte Saint Martin préfère rire avec des mangeurs de saucisson que voter avec les donneurs de leçons, c’est le paradoxe français relevé par Houellebecq dans Soumission : « un pays de droite gouverné par la gauche ».

Le propos est beaucoup trop grave pour ce spectacle qui est drôle, hilarant parfois, grâce à Chantal Ladesou, mitraillette désossée couverte d’une tignasse blonde, elle est de toutes les scènes, donnant ses répliques comme on sulfate, silhouette dégingandée irrésistible qui entraîne les rires des plus récalcitrants. Rien à dire sur la mise en scène, le rythme est soutenu, les lenteurs du début sont compensées par un deuxième acte survolté et absurde, les autres comédiens ne déméritent pas mais leur excellence ne suffit pas à les faire voir, ils restent suspendus à l’abattage d’une Chantal Ladesou en étoile de boulevard, brillante, envahissante, irrésistible.

Divertissant, une bonne soirée. EEE.

Edouard.

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