perugin2Les Vierges à l’Enfant du Pérugin sont mignonnes. Frêles jeunes filles au visage tendre, elles ont les yeux baissés, l’ourlet de la bouche est indécis, figé dans une éternité sentencieuse. On s’interroge sur le mystère de leur expression, on les voudrait graves ou heureuses, on les découvre irrésolues, perdues dans la contemplation de l’Enfant. Très souvent l’Enfant ne regarde pas sa mère, dans le tableau qui sert d’affiche à la très belle exposition du musée Jacquemart André il attache son attention à ce qui se passe hors du cadre, détourné de l’affection maternelle par une vision énigmatique. La composition est moins monumentale que chez ses prédécesseurs Lippi ou Fra Angelico, l’icône se nimbe d’une lumière douce, les contours d’un paysage naturel se laissent deviner en arrière-plan, l’image religieuse disparaît dans l’aménité d’une scène de genre. Cette clarté vaporeuse qui désormais baigne les traits des figures auparavant offertes à la dévotion des fidèles, autorise les ombres, jette sur l’icône le voile inédit de l’indécision, c’est bien plus le jugement esthétique qui est mobilisé que le sentiment religieux. La Renaissance accomplit son œuvre humaniste.

Dans la deuxième salle de l’exposition, on peut ainsi contempler deux œuvres séparées par quelques années. La première de Caporali est encore une icône, la majesté de la composition s’écrase sur un fond d’or, de loin elle donne l’impression d’une pyramide étincelante dont sourd un secret formidable, de près la madone a les traits ingrats et une expression maussade. La seconde est une œuvre du Pérugin, il n’est plus possible de l’examiner de très loin, il faut s’en rapprocher pour apprécier la gracieuseté du visage de la Vierge, la composition laisse davantage de place à un décor campagnard éclairé par un crépuscule charmant, il ressort du tableau une tendresse légère, joliesse spirituelle à l’agrément plus immédiat.

L’humanisme a raccourci les distances qui permettaient de comprendre une œuvre d’art, l’homme ne cherche plus le visage de Dieu, il cherche à se reconnaître. Si l’icône insufflait au visible une forme primordiale dont jaillissait l’invisible, c’est la définition de Jean-Luc Marion, la Renaissance a définitivement rompu avec l’idée d’un art catalyseur de l’invisible, l’art n’est plus seulement une prière qui inspire l’idée de Dieu (par le Beau), c’est également la manifestation du génie1 mimétique de l’homme, il imite son créateur en reproduisant la création (c’est-à-dire la nature) sur une toile. Le Pérugin est de cette époque charnière où l’art change de forme, les trémulations de l’histoire de l’art s’engrènent sur une pensée, et non l’inverse, l’art n’est jamais révolutionnaire.

Les madones du Pérugin sont répétitives, l’artiste était aussi un commerçant industrieux sachant réutiliser pour produire davantage, ces Vierges ont toutes la même bouche, la même délicatesse, évanescence duveteuse anticipant le sfumato de Leonard, leur mélancolie attachée à l’Enfant semble une illustration de la posture philosophique essentielle pour Simone Weil : l’attention, cette disposition intérieure qui ressemble à un néant de la pensée mais qui est avant tout une ouverture à la grâce. Etre attentif, c’est être disponible, c’est vouloir connaître sans penser. « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour. Il s’y trouve lié une autre liberté que celle du choix. A savoir la grâce. » Il me semble que cette citation éclaire un peu le mystère de l’expression de certaines madones, scrutant l’Enfant sans un sourire, le regardant regarder hors du cadre. Le premier sourire en peinture est celui de La Joconde, il suit de peu Le Pérugin, il est la suite logique de l’histoire d’un art qui cherche à se départir de sa mission originelle : faire voir l’invisible.

Au musée Jacquemart-André, il n’y a pas que des Vierges à l’Enfant, ces tableaux n’occupent qu’une salle sur les sept que compte l’exposition, une cinquantaine d’œuvres s’offrent ainsi à l’admiration des visiteurs, des portraits, de petites fresques consacrées à la vie de Jésus, des sujets profanes aussi, pour finir avec Raphaël dont Le Pérugin aurait été le maître.

Raphaël perpétue l’art du Perugin, sa technique irréprochable, son dessin classique et sans manière, ses figures religieuses plus humaines, ses grandes esplanades fuyant vers une mire solennelle, il le perpétue et le dépasse, ses compositions sont plus variées, on ne connaît pas chez lui de longue série de Madones presque identiques, ses couleurs sont plus chatoyantes, ses visages plus expressifs : au visiteur de juger dans les deux dernières salles du parcours.

Très recommandable. EEE.

Edouard.

1 – ou son orgueil.

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Les primitifs italiens – Musée Jacquemart-André – EEE

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