Lbalcon’homme de janvier est un promeneur, il arpente les pavés, sillonne la cité en brandissant d’obscurs mots d’ordre, s’élève contre l’infâme, le mal, la guerre et les hémorroïdes, c’est un marcheur par cœur, il marche sans y penser, emporté par l’irrépressible courant d’amour vers l’horizon céruléen du bonheur pour tous. Le bonheur pour tous est une cucurbitacée d’apparence anodine, on en fait les soupes solidaires dans les éditoriaux d’opinion publique : une, sainte et apostolique ta mère, peu catholique il faut bien le dire, cela permet de distinguer le dernier numéro de Charlie Hebdo du Sacré-Cœur.

Le mouton ne sait pas que la terre est ronde, l’homme de janvier non plus, il croit que l’horizon est droit, il ne voit pas qu’il s’agit en réalité d’un arc qui le ramènera tôt ou tard à son point de départ, l’horizon céruléen du bonheur pour tous est un retour en arrière, en marchant dans sa direction on se rapproche de son point de départ. Autant regarder vers le ciel, le premier caprin venu saura y discerner l’ombre de l’aigle et peut être, s’il est chanceux, le sourire de l’ange. La somptueuse stabulation qu’implorent les bonnes chèvres ressemble à La Ferme des animaux de Orwell, l’antiracisme remplace le communisme mais c’est le même néon aveuglant, il dissout les différences, atomise les singularités, réduit les biquettes à leurs estomacs, elles en ont huit chacune, de quoi les occuper à brouter pendant que les moutons noirs fomentent les mutineries. Aux séditions, les bonnes chèvres répondent en réclamant davantage de néons, écrasons l’infâme, reconnaissons que nous sommes pêcheurs et laissons plus de place aux moutons noirs, retour au point de départ, le remède était pire que le mal. Il n’est même pas écologique. Un mouton qui pète ne réchauffe pas la planète, un million en procession trouent la couche d’ozone.

Trêve de métaphores douteuses, la sociologie n’est pas affaire de littérature, encore moins de style.

L’homme de janvier est un homme qui marche. Il ne sait pas toujours pourquoi mais il le fait avec conscience au nom du bien et des pâquerettes, ne le troublons pas. Conseillons-lui plutôt de la lecture, de bons livres ravigotants, du romanesque ou de l’essai, du vieux ou du tout jeune. Lire renforce les défenses identitaires, cela cultive les singularités, enrichit les réflexions, nous sommes ce que nous lisons. Sauf les lectrices de Marie-Claire. Lire demande de s’arrêter, on ne peut lire en marchant, il faut choisir. Le déplacement alternatif des jambes compliqué de la nécessité de conserver un appui au sol exige une attention ferme interdisant toute sollicitation intempestive, l’effort physique se passe de l’intelligence, mieux vaut un fauteuil club en vachette argentine. L’engagement se prouve par la marche mais il s’échafaude dans la pause, c’est la grande leçon des péripatéticiens.

Espérons que l’homme de février sera un homme qui s’engage, c’est-à-dire un homme qui s’arrête. Un homme seul car la compagnie est divertissante. Finalement un homme seul, immobile et pensif : un roseau pensant plutôt qu’un bambou flagorneur1. Il occupera sa glaciale solitude de pensées réchauffantes, l’essai philosophique fera un excellent combustible, les bons romans aussi, il se résoudra à penser par lui-même, découvrira l’étendue de son ignorance, en concevra une honte irréparable, reprendra des brocolis en songeant à la vanité des emportements collectifs. Tel est l’avenir de l’homme qui s’arrête, la brocolite du nouveau-né. Vivement février.

Pour se préparer et occuper vos statiques solitudes, quelques pistes de réflexions :

1 – L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes – Jean-Claude Michéa – EEe

Du Michéa tout craché, les révolutions culturelles menées par la gauche servent en secret les desseins faramineux du grand capitalisme, le déclin de l’intelligence critique et la fabrication d’individus atomisés aux ordres du Marché sont les résultats de réformes scolaires inspirées par l’idéologie des lumières.

2 – Les femmes et la vie ordinaire – Christopher Lasch – EEE

Compilation d’articles de Christopher Lasch à propos de l’un de ses thèmes de prédilection, le féminisme à travers les âges, de la babouine ancestrale à Conchita Wurtz en passant par la suffragette poilue. Lumineux et instructif.

3 – Un balcon en forêt – Julien Gracq – EEEe

Quel style ! Drôle de guerre dans les Ardennes, une maison dans la forêt, des soldats qui attendent. Un chef d’œuvre.

4 – Les Eaux étroites – Julien Gracq – EEE

Petit voyage le long d’une rivière, longue description portée par un style poétique et insinuant.

5 – Homesman - Glendon Swarthout – EEe

Un cowboy grincheux aide une vieille fille tenace à transporter de pauvres folles d’un bout à l’autre du far West. L’aventure réservera quelques surprises. Divertissant.

6 – Au château d’Argol – Julien Gracq – EEe

Premier roman de Gracq, un style somptueux qui n’échappe pas toujours à l’amphigourisme. Une ambiance gothique et surréaliste, Breton apprécia.

7 – L’Arabe du futur – Riad Sattouf – E

Premier tome des souvenirs de Riad Sattouf, l’enfance en Lybie puis en Syrie, moins émouvant que Persepolis, moins drôle que ce qu’on aurait pu attendre du très doué Riad.

8 – Soumission – Michel Houellebecq – EEe

Voir article dans ce blog.

9 – Histoire intellectuelle du libéralisme – Pierre Manent – EEE

Indispensable. Tout est dans le titre, de l’efficacité des bons docteurs.

10 – En ménage – Huysmans – EE

Houellebecq le cite dans son dernier livre. Le roman appartient à la veine réaliste de Huysmans, avant la conversion et les chefs-d’œuvre tardifs, une critique acerbe du mariage bourgeois au XIXème siècle.

Edouard.

1 – Le bambou flagorneur a deux extrémités, la tige frappe les méchants, les feuilles caressent les gens bons : c’est un instrument de morale, il est généralement journaliste chez Télérama.

4 Réponses à “10 livres pour arrêter de marcher en février” Subscribe

  1. Sentenza 26 février 2015 à 10:28 #

    Amusant que tu mentionnes Un balcon en forêt, je l’ai également commencé il y a quelques jours mais n’ai pas pu aller au-delà des 50 pages. Bien écrit mais on s’emmerde quand même pas mal. Et le beau ténébreux, c’est comment ?

    • Anonyme 26 février 2015 à 10:59 #

      Oui on s’emmerde mais avec beaucoup de classe, j’ai été très sensible à l’atmosphère créée par le style. Comme dans Le rivage, je trouve qu’on finit par éprouver une sorte d’envoûtement… Si ça ne t’a pas plu, inutile de lire Un beau ténébreux, l’histoire est encore plus « réduite ».

  2. sentenza 26 février 2015 à 10:38 #

    Et quel est la différence entre un récit et un roman chez Gracq ?

    • Edouard 26 février 2015 à 11:05 #

      Le roman est une histoire dont les évènements sont imaginaires, le récit est une histoire « racontée » (par l’auteur ou à travers les yeux d’un narrateur de fiction) dont les évènements se sont souvent réellement produit ou qui s’engrènent sur une réalité historique…

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