whipalshWhiplash est un film américain, on y voit de jeunes gens suer sang et eau sur des tambourins, on devine à l’effort considérable exigé par cet exercice qu’ils doivent éprouver quelque insidieuse contrariété. Un maître chauve les conduit à la perfection, ses yeux sont bleus, sa peau ridée, son teint verdâtre, Maître Yoda revenu des hauts pelliculages, en plus grand et moins gentil. Parmi les disciples se trouve un ectoplasme tapeur, il tape, tape, oui mais des tapes d’amis, sur des soucoupes retournées d’aspect métallique, sur la peau tendue de grandes caisses en bois des îles, rien ne l’obsède davantage que la tape, son œil est vide mais sa main est alerte. Une dialectique connue se noue bientôt entre le maître et son disciple, aux admonestations de l’un répondent les servilités de l’autre, Hegel n’est pas loin, son ombre planeuse écrase les analyses critiques, un tyran, un esclave, ne reste plus qu’à invoquer l’esprit et sa phénoménologie, emballé c’est pesé, j’ai mon article pour Libération et Télérama. Las, je ne m’intéresse pas aux philosophies secondaires, je préfère le cinéma et ses fauteuils capitonnés.

Le cinéma de Damien Chazelle est bon, il fait vivre une expérience sensible dont la jouissance tient fort peu aux dilections particulières des spectateurs, nul besoin d’aimer la batterie pour apprécier sa petite musique, pourtant exclusivement composée de morceaux de jazz instrumental : un rythme, des percutions et trois notes étranglées comme un sphincter de soprano avant l’ut final. Le conservatoire n’est qu’un décor, il se trouvera certainement quelques zélés factionnaires de bonnes pratiques pour critiquer la musique qui y résonne, laissons-les s’étriper à la baguette, ils s’intéresseraient aux tapisseries dans un lupanar. Le spécialiste est le chancre de l’analyse, il se complait dans le minuscule mais l’ensemble lui échappe. Je ne cours pas ce risque, je ne sais rien, presque rien sur presque tout.

La domination qu’exerce le maître sur son élève tient moins de la fascination perverse que de la nécessité, l’élève a besoin du maître pour atteindre l’objectif d’excellence qu’il s’est fixé, l’élève est plus retors que le maître, sa soumission dissimule une exigence au moins aussi radicale que celle de son professeur, il sacrifie famille, petite amie, dignité pour servir la cause du génie dont il se sait dépositaire. Et tout cela sans croire au génie ! Les américains ne croient pas au génie, ils croient au travail, Whiplash est l’horizon ultime des méritocraties libérales, de la sueur, du sang, de l’effort naissent les plus belles réussites de l’art, les pyramides ? La Joconde ? Non, un solo de batterie inécoutable qui donnerait les oreillons à un éléphant.

Les acteurs sont formidables, J.K. Simmons compose un terrifiant Fletcher, glaçant d’inhumanité, de frustrations recuites, professeur absurde persuadé que la violence descelle le génie et qu’on n’élève bien qu’à coups de fouet (Whiplash), il trouve en Miles Teller la pâte idéale, mol adolescent prêt au joug mais dont l’œil brillant fait deviner la volonté implacable, leur affrontement au service de l’art et du beau son renvoie nos chers écoliers batteurs de bitume à la vanité de leurs revendications ordinaires. Paresse des moules sur le rocher.

On ne s’ennuie pas une minute, le récit serré des humiliations consenties jusqu’au supplice laisse peu à peu découvrir les enjeux subreptices d’un enseignement aberrant, de la souffrance finit par éclore le génie. Toute l’ambigüité du film est là. On voudrait que le monstre soit écharpé de terrible manière, qu’il soit dévasté par un châtiment implacable, on voudrait que l’histoire soit celle d’un affrontement, d’un duel entre deux hommes, un maître et son esclave, un esclave se libérant de sa tutelle, elle n’est pas cela car les deux sont esclaves d’un même despote, ils finissent par vaincre tous les deux. Après avoir perdu leur humanité.  Le prix à payer paraît bien lourd. Au spectateur de juger.

Féroce, ambigu, intelligent.

Edouard.

Voir La Leçon de Ionesco dans ce blog.

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