papaDimanche l’hôpital Saint Anne offre au promeneur hésitant le dédale de ses ruelles toutes festonnées de trottoirs défoncés, aux craquelures cousues d’herbes sauvages, verdoiement asthénique d’un chanvre mal nourri mais rebelle, indocile au commandement urbain de l’ordre. On y rentre par le porche de la rue Cabanis, gloire décrépie du tympan martelé  du nom de l’asile, il continue un mur lépreux avec cette sorte de disgrâce néo-classique dont héritent parfois les chambres de commerce en province, les portes guichetières de chaque côté donnent un accès piétonnier à l’avenue Paul Verlaine qui traverse l’enceinte de part en part.

La déambulation au cœur de l’établissement hospitalier fait naître à l’âme du visiteur le sentiment fugace d’un abandon presque tragique, désolation  subreptice qui suinte des façades mal ravalées, des galeries désertes où ne résonne qu’un souffle exténué et déjà mort, pourvu que le ciel descende en nébulosités grises et fuligineuses à la pointe des toits et cette douce mélancolie se transforme en tristesse poignante. Le détours des allées désertes découvre des architectures composites, un bâtiment moderne s’adosse à un pavillon classique en meulière, d’austères péristyles jouxtent une église romane massive, de petits jardins clos végétalisent le pied de résidences sans grâce, l’ensemble donne l’impression d’un domaine laissé aux prises d’un temps peu favorable, les repousses plus modernes mais déjà vieillies s’ébauchant sur des formes classiques dont on devine qu’elles furent d’une élégante symétrie à l’époque de leur construction à la fin du XIXème siècle. Des espaces verts disséminés autour des parkings ajoutent encore en hiver à la désolation des lieux, nature cachectique piquetée d’une statuaire navrée, on songe à ces lieux dont l’air chargé de résonnances fantomatiques annonce un évènement qui ne survient jamais, la commanderie du Rivage des Syrtes, la citadelle militaire du Désert des Tartares, curieuse atmosphère habitée d’une présence qui ne se manifeste pas.

D’illustres patronymes peuplent les murs ocellés de salissures noirâtres, Nerval, Verlaine, Schumann, Breton, ils ont tous été pensionnaires de l’asile, spectres languissants qui donnent leurs noms aux rues venteuses, ils hantent l’imagination du visiteur, transforment la marche en procession, on se surprend à déceler d’infimes variations de lumière dans la pénombre des promenoirs couverts, les mânes de quelques génies incompris glissent à nos côtés.

Quand le soleil daigne réchauffer les carrés de verdure, de petits couples emmitouflés s’aventurent dans ces solitudes dominicales, ils poussent devant eux une couvée de têtes blondes ; papa, maman, les enfants, répandent autour d’eux un air plus ordinaire, ils font fuir les ombres. Et les génies. La course des bambins trace au dessus des vestiges un pointillé de cris qui fragmente l’épaisseur du mystère, le charme puissant des lieux disparaît, ne reste qu’un jardin public un peu morne, loin des avenues et des grandes foules du parc Montsouris.

Les familles parisiennes sont composées d’un père médecin, d’une mère pressée et d’un char à voile sans voile mais doté de roulettes, ce dernier accessoire est généralement peuplé d’une marmaille ruisselante, l’ensemble se déplace à la vitesse du gastéropode bourrelé de remords. La dépression ralentit la progression de l’escargot. Au cinéma depuis maintenant quelques semaines une famille parisienne logeant en province se déchire, papa et maman divorcent sans raison, c’est ainsi que l’on se sépare aujourd’hui de crainte de conserver entre les deux parties le ciment d’une dispute. Aucun ne veut des enfants, ils ont poussé trop vite, leurs petites têtes blondes sont farcies de télévision, leurs visages ingrats, ils leur ressemblent trop. Papa doit partir en Afrique sauver des petits africains, maman a eu une promotion qui la réclame à Winnipeg, les deux ne veulent pas s’encombrer du char à voile et de son contenu morveux.

Papa ou maman raconte les délirantes entreprises qu’engagent Laurent Lafitte et Marina Foïs pour inspirer à leurs enfants le dégoût d’eux-mêmes, c’est en effet aux lardons de décider avec qui ils souhaitent mijoter. C’est drôle, enlevé, assez gentil finalement, les américains furent plus méchants et sans doute plus lucides dans La guerre des roses, très politiquement correct1 mais on ne s’ennuie pas une seconde grâce aux interprètes, Laurent Lafitte2 et Marina Foïs sont formidables, le premier a cette ingénuité roublarde qui fait passer l’égoïsme le plus crasse pour de la bonhommie, la seconde cette disposition à l’atonie, elle joue toujours « en dessous », qui décèle le véritable talent comique. On passe un excellent moment, sous réserve qu’on ne se pose pas trop de questions. Le plaisir se passe de l’analyse. EEe.

Edouard.

2 – Il y a quelques années, j’ai déjà eu l’occasion d’écrire tout le bien que je pensais de Laurent Lafitte (suivez le lien).

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