Ester_ou_la_passion_pureEster est une jeune femme brillante, Hugo un artiste très créatif, ce qui devait arriver arrive, c’est l’inéluctabilité de la romance en littérature, les deux s’aiment. Le nœud du drame est l’injuste répartition du sentiment amoureux, les écrivains d’une trempe modérée conçoivent toujours l’amour comme un camembert dont il faudrait répartir l’orbiculaire, Ester se retrouve avec le gros morceau, elle aime plus, ce n’est pas le bout facile à digérer. Hugo chipote sa petite tranche d’amour, il goûte, apprécie et finit par se lasser des saveurs trop relevées, l’histoire est aussi originale qu’un plateau de fromages à la fin du repas, la passion pure d’Ester est une vilaine gastroentérite.

L’originalité vient de la haute conscience qu’ont les personnages de leur intelligence, ce sont des intellectuels très fiers d’eux-mêmes, de leurs ratiocinations lassantes, chicaneries sémantiques d’une solennelle banalité, ils se regardent vivre et excipent de la plus petite vesse de faramineuses philosophies. Ils ne manquent pas de partager leur sagacité avec le lecteur, qui s’ennuie avec distinction réservant aux pensées d’une térébration particulièrement subtile le discret hommage d’un soupir de résignation, il aurait préféré une cruche et son prince charmant, une bibliothèque rose ou les aventures d’une chatte sur son toit brûlant. Las, il faut se contenter des atermoiements d’une poétesse de magazine, je l’aime beaucoup, je souffre car il m’aime moins, mon Dieu suis-je phénoménologiquement inapte ou behavioristement conne ?

La vérité est entre les deux, elle est multiple, grise, chantournée dans le réel d’existences insaisissables ou pour le moins irréductibles à des idées, Ester et Hugo sont des concepts, des pièces de puzzle dont l’emboîtement parfait suggère l’artifice, l’exercice n’est pas littéraire ou romanesque, il est à peine documentaire, si le roman est un miroir que l’on promène le long d’un chemin1  celui de Lena Andersson dispose d’un tain déformant, il renvoie une image phagocytée par le désir d’analyse de l’auteur. Ester est l’interprétation d’une femme, joli décalcomanie posé à la surface d’une intrigue ordinaire, elle balance ses réflexions à la ligne avec la régularité d’un chariot de machine à écrire. Elle n’a pas de chair, de sang, elle n’est pas incarnée, pantin articulé par des rotules trop reconnaissables, c’est une cible marketing, l’heureuse habitante du panel des lectrices trentenaires de Psycho ou Télérama. C’est bien dommage car la leçon de l’histoire suggère fort justement qu’il est vain de chercher à analyser ses sentiments, « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » : Pascal en d’autre temps plus lapidaires avait résumé le propos d’Ester et la passion pure en quelques mots. L’heure est au délayage d’idées reçues, sur 200 pages d’une écriture assez sommaire et qui donne parfois l’impression d’un bouillon syntaxique translucide et sans saveur, Lena Andersson dissèque un brin d’herbe avec la componction d’un inventeur d’eau tiède.

Ma femme était persuadé que j’apprécierais ce salmigondis littéraire et philosophique dans lequel elle reconnaissait certaines de mes manières de blog, on est jamais mieux jugé que par ceux que l’on aime, je fus contrarié de son jugement mais pas surpris, c’est l’esprit de « sérieux » qui m’indispose, rien n’est grave ou si tragiquement inévitable qu’on ne puisse le tourner en dérision, c’est-à-dire le délivrer de son importance, tout est grâce, tout passe, rien ne vaut que l’on s’appesantisse en réflexions colossales sur l’avenir du monde ou des socquettes, Ester ou la passion pure manque cruellement de légèreté, c’est-à-dire aussi, d’humilité. E.

Edouard.

1 – Définition de Stendhal

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