fdmSur les falaises de marbre est un classique de la littérature germaine. Publié au cours des terribles années 30 alors qu’Hitler étendait son empire sur les malheureux teutons, le roman d’Ernst Jünger raconte l’invasion progressive d’une paisible contrée par les hordes sanguinaires d’un mystérieux dictateur.

Contrairement aux apparences, accidents des physionomies qui ne révèlent de l’âme qu’une lumière fausse et illisible, la littérature ne fait pas écho aux circonstances, elle n’en reflète la forme que par opportunisme culturel, réverbération incidente d’un contexte politique ou sociale, elle ne devient révélatrice d’un message historique qu’à mesure de son interprétation rétrospective. Là où les arts plastiques fixent la représentation définitive d’une vision intérieure, matérialisant par la technique une idée dont le pinceau ou le burin dessine les contours, la littérature propose une image floue, voilée et peut être magique puisqu’elle ne se révèle dans toute sa précision que par la grâce d’un imaginaire aussi varié que les observateurs.

Alors qu’en peinture la perception précède l’intellection, il en va tout autrement pour la littérature, elle est comme le tain assombri d’un miroir dont on ne pourrait dissiper les brumes qu’en invoquant les mânes d’un panthéon personnel, inconnu de tous sauf de nous-mêmes. Ce n’est pas seulement vrai pour le roman de Ernst Jünger, qui confère aux images invoquées des propriétés allégoriques, mais de toutes œuvres littéraires, le roman historique passe également sous les fourches caudines d’un entendement particulier pour reparaître différent, sous une lumière diffractée par le prisme d’une époque nouvelle. Quand on lit aujourd’hui Les Déracinés de Maurice Barrès, dont la moindre page mentionne le nom de quelques fameux politiciens de la fin du XIXème siècle, mention guidant le lecteur d’alors vers la compréhension des opinions politiques des protagonistes, on ne comprend plus les tenants circonstanciels des jugements émis par les personnages, on ne voit plus qu’un cheminement psychologique, certes tracé dans la pâte d’une époque, d’une ambiance, mais déconnecté de tout ancrage réel. Cela n’enlève rien à la qualité intrinsèque de l’œuvre. Julien Gracq, grand admirateur de Sur les falaises de marbres contre lequel il donnerait sans remord les dix dernières années de la littérature française en 19501, écrivait à propos du roman qu’il « créait un monde » : tout bon romancier crée un monde inédit qui s’impose au lecteur sans que celui-ci se départisse pour autant de son tempérament souverain, sommation insidieuse rendue possible par le pouvoir suggestif d’un style, d’une histoire. Ce monde est un total, le roman exerce sur l’opinion une influence secrète qui agit comme un philtre dont on ne pourrait séparer les principes, dans le souvenir que l’on garde d’un roman on ne conserve souvent qu’une impression vague de bonheur et si l’on discerne quelques pages, elles paraissent la concrétion d’une chimie mystérieuse et plus vaste.

Aux lecteurs contemporains, avisés des trémulations historiques, conditionné par la mémoire collective à identifier le mal absolu à Adolf Hitler, il paraît évident que le Grand Forestier figure le dictateur allemand, il pourrait tout aussi bien représenter Staline, Fidel Castro ou tout autre despote sanguinaire. Il pourrait aussi n’être qu’une silhouette maléfique dressée contre un horizon entièrement légendaire, le monde créé par Ernst Jünger est enclos de murs rétifs à toute infiltration du réel, ses provinces sont inconnues des géographies courantes, ses paysages sont nimbés d’une lumière étrange, le nom des personnages ou des lieux n’entraîne aucun écho objectif, l’action même ne rappelle aucun évènement notoire et s’il fallait en exciper un témoignage historique, cela ne pourrait se faire qu’à la manière d’une métaphore dégénérative, seule manière possible du critique littéraire car il est impossible d’analyser un monde imaginaire aux soutènements intellectuels mouvants, ceux de l’auteur, ceux du lecteur, sans le comparer à une mesure tangible, un échelon « scientifique ». Sur les falaises de marbre est un monde autonome, enchanté par une double holistique, l’imaginaire de l’auteur se trouvant exaucé par celui du lecteur, le roman de Ernst Jünger ne devient symbole que par diminution, sédimentation réductive d’un univers. Il n’en va pas ainsi de toutes les œuvres romanesques, certaines se révèlent incapables de faire « monde », l’artifice se voit, les mécanismes affleurent, les personnages ne semblent plus agir par nécessité intérieure mais conformément à un plan, ils vivent dans un monde étique dont la luxuriance trompeuse est comme un voile jeté sur une armature de fer.

Sur les falaises de marbre est un roman de l’attente, deux membres d’une confrérie mystérieuse assistent à la contamination graduelle d’une société paisible par la rumeur, celle d’une invasion guerrière. Le narrateur est l’un des deux frères, il vit dans un ermitage à flanc de falaise. Botaniste, il parcourt le pays à la recherche de plantes rares et connaît aussi bien la Marina, tranquille contrée séparant la mer des falaises de marbre, que la Campana, au-delà des falaises, terres plus sauvages où les bergers gardent d’immenses troupeaux. La violence et le chaos viennent des forêts qui bordent la Campana, frondaisons obscures où bruisse un mal mystérieux, tumulte de sang et d’horreur dont l’incitateur semble être le Grand Forestier. Peu à peu les indices d’une agression imminente se font plus clairs, des bergers se réfugient dans la Marina, des massacres sont perpétrés dans les fermes, l’élite intellectuelle de la Marina se divise, la peur s’insinue dans les rues tandis que la situation attire d’étranges mercenaires philosophes. L’issue sera fatale, la barbarie déferle sur la Marina et rien ne l’arrête.

Une grande partie du récit, jusqu’au dernier chapitre, est consacrée à la description d’un monde ébranlé, comme secoué par des tremblements annonciateurs de trépas, peu d’action dans ces pages d’une grande beauté où les réflexions philosophiques s’engrènent sur de minutieuses descriptions de nature, le style est étrange, proche parfois de l’incantation élégiaque : détachement apaisé du narrateur qui se remémore. Impossible de dater les évènements ou de situer les lieux sur une carte, le récit laisse à l’esprit une impression de légende lestée d’une pesanteur tellurique, d’une force tirée de la nature, de la beauté de la nature. On pense à Wagner, sans que l’on décèle bien la part que prend la nationalité de l’auteur dans cette impression musicale…2

Classique d’une richesse exceptionnelle, à relire. EEE.

Edouard.

1 – Dans La littérature à l’estomac

2 – Je me suis laissé emporter, un blog n’est pas un roman, il n’a pas pour fonction de créer de la lenteur. Désolé pour ceux qui ont lu jusque là.

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