the_avengers_2_poster__2_by_stephencanlas-d5h17lzLe cinéma du mois d’Avril est un cinéma pour des prunes, après l’hiver, le Disney, les films d’auteurs et les marronniers mais avant l’été, ses grandeurs américaines, son spectacle et les cerises, mois intercalaire d’incidence quasi nulle dans l’échéancier artistique du monde, c’est un blanc entre deux tirets, un temps vide pour siroter un Martini ou gober des noix.

Parfois il sort néanmoins sur les écrans un film suffisamment gras pour attirer les mouches, The Avengers 2 est de ceux-là, film dodu bien fait pour exaucer l’estomac des petits enfants, il étale sur toile une ambition si dérisoire qu’on se retrouve la culotte courte et les idées pareilles. The Avengers 2 est un pur divertissement, une galéjade, une facétie puérile destinée à faire oublier la guerre, la mort et les mauvaises odeurs.

Au titre de divertissement, il n’est pas sensible à la critique raisonnable, il convient d’en dire du bien car il ne se mesure pas au jugement de l’homme mais à son cœur, il ne prétend pas à la philosophie mais se résigne au jeu, à la plaisanterie, à la distraction. En dire du mal est s’exposer à la vindicte des planteurs de choux, sycophantes d’opinions publiques qui vous accusent de forfanterie cérébrale si vous avez le malheur de moquer la bêtise de l’entreprise et en effet comment peut-on examiner sous la loupe de l’intelligence un objet dont les concepteurs mêmes dénient toute qualité intellectuelle ? Puisqu’on vous répète qu’il s’agit de divertissement, pourquoi s’acharner à en mesurer la teneur philosophique ? Je me souviens d’un honnête lecteur de blog, l’esprit drainé par une longue habitude des sites d’information, qui me reprochait de tourner en dérision un film dont l’unique visée se réduisait à l’amusement du public. Faut-il comprendre que la justesse d’une critique ne procède que du rapport qu’elle établit entre le résultat d’une entreprise et son objectif avoué ? Qu’il existe des strates analytiques qu’aucun jugement ne peut percer ? Une comédie ne devrait être jugée que sur sa capacité à nous ébranler la glotte ? Un drame sur ses dispositions à nous émouvoir ? Curieuses manières qui reviennent à ignorer toutes les œuvres que leurs auteurs auraient pris soin de situer dans l’éther protecteur du divertissement. Intouchables car déjà déclarées débiles à la naissance. Prenons garde néanmoins à ce que ces puissantes machines pour rire ne dissimulent un crime peu avouable, sortes de Keyser Söze cinématographiques, la mine est innocente mais l’esprit est retors.

Pour Neil Postman « le divertissement est aujourd’hui le mode de présentation naturel de toute expérience »1, le réel n’a pas la cote, trop rétif à la réduction médiatique, on lui préfère les représentations plus rapidement assimilables par un consommateur tourneboulé, devenu incapable de s’appesantir, de prendre son temps. Le temps s’emballe, l’espace se rétracte, l’univers raccourcit et l’homme s’épuise à savoir tout sans rien comprendre. Big-bang inversé, l’intelligence dans un pot de yaourt s’imagine les proportions d’un univers. Le cinéma est un art moderne, il est bien fait pour étancher la soif de mouvement perpétuel du péquin médian, le mouvement distrait, empêche la réflexion ou la simple intellection qu’on associe désormais au sentiment de nostalgie, s’arrêter pour penser vous fait perdre la course au progrès et vous classe dans la catégorie des réactionnaires, la sagesse est un mauvais goût pour le passé.

The Avengers 2 est résolument avant-gardiste, pyrotechnie artificieuse qui préserve le spectateur de la moindre seconde d’attention, le film mitraille l’œil,  bombarde le champ des réflexions possibles d’un déluge de stimuli qui maintiennent le sens dans une fébrilité désolante, on ne comprend rien mais on reste fasciné par la crétinerie hypnotique du projet. Chaque image déborde d’indices, compose un tableau fermé à toute manipulation de l’imaginaire, tout est là l’espace d’une seconde, remplacé aussitôt par une autre image totalisante mais nécessairement fragmentée, on la regarde comme on s’immerge dans un océan de pixels. L’intelligence qui permet de créer des relations entre les objets n’est pas sollicitée, seule notre capacité à l’analyse reste mobilisée, pour reprendre la distinction classique de Kant, nous posons constamment un jugement analytique, débrouillant au sein même de l’image le concept qui s’y trouve cachée, plutôt qu’un jugement synthétique qui nécessiterait de s’en extraire pour lui trouver un sens. The Avengers 2 n’entretient aucun rapport avec le réel, c’est un monde clos, total, exposé dans sa pauvre exhaustivité à chaque seconde de sa progression, son examen exerce notre regard sans entraîner l’intelligence, l’engrènement ne serait possible qu’avec du temps, celui de la réflexion, et de l’effort. A l’inverse, la lecture d’un roman contraint le lecteur à l’intelligence, ce qu’il lit dans l’instant n’est que la saillie d’un monde qu’il doit entièrement reconstruire hors du livre même: lire « La veuve noire ouvre la porte, elle est suivie par Hulk et une chèvre asthénique » n’est pas visualiser cette action dans le contexte irréfragable qu’un autre aura imaginé : le bois de la porte, la tache sur le mur, le petit nœud rose de Biquette… Reconstruire un monde exige du temps et un doute que The Avengers dans sa limpidité éclatante, son refus de l’ellipse, de la pause, de l’ombre et son rythme frénétique refuse au spectateur qui est prié d’emblée d’accepter l’ineptie du spectacle.

Tout cela est-il bien grave ? On prend finalement du plaisir à cette dérouillée, on ne s’ennuie pas et on sourit quelquefois. N’est-ce pas l’essentiel ? Evidemment non, c’est justement parce que ce type de film réduit l’ambition de l’art à son échelon le plus risible tout en conditionnant le spectateur à une pensée purement analytique, immédiate et sans pénétration qu’il reflète le déclin actuel de l’intelligence (voir l’article L’inexorable victoire de l’Esprit ou le déclin de l’intelligence dans ce blog). L’industrie du cinéma américain, ses millions et ses nababs, entretient l’infantilisation du monde, résistons, allons voir le dernier Woody Allen ou Le labyrinthe du silence.

Pour public averti. E.

Edouard.

1 – dans Se distraire à en mourir, voir critique dans ce blog

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