C_Fractures-francaises_4753Mai s’achève, il est demandé aux nombreux élèves de Terminale de terminer, juin n’attend pas et juin se résume au baccalauréat, plus de temps à perdre en égarements frivoles, en évasions factices, les jours qui viennent seront d’études et d’examens. L’épreuve de philosophie exigera le mal de tête et la plume généreuse, l’idée se mesure, se pèse, s’évalue à l’encre dépensée, on pose la copie sur une balance de joaillier, l’aiguille est imparable, le poids des mots fait la valeur de la dissertation. Il faut bien un critère rationnel, serti dans une grille d’évaluation fournie gracieusement par l’administration technicienne, 1200 mots pour 300 milligrammes, un sujet, un verbe, le complément n’est pas indispensable, la sanction tombe, c’est la moyenne, dix sur vingt, la vérité n’est jamais juste, autant donner la moyenne à tout le monde. Paradoxe incommensurable, on veut préciser la pensée dans un repère mouvant, vanité du moderne, on mesure le brin d’herbe à la réglette subjective.

Mes débuts sont fumeux, c’est la crampe qui se décramponne, nébulosités verbeuses qui dissimulent un soleil qui se lève ou un crépuscule qui tombe, l’esprit cherche un chemin dans les nuages, trouve parfois une route pour stupéfier, plus souvent un précipice, Léon Bloy ou Lautréamont. Le travail de l’écrivain est un débroussaillage, dans la jungle des mots qui viennent en touffes s’entortiller sur le blanc d’une page, il tronçonne, découpe de jolies topiaires en forme d’histoire, le mot guide la pensée, lui imprime une figure définitive à la manière d’un visage soulevant la surface plane d’un étang, étrange réduction des pensées les plus souterraines, elles ne viennent au monde que par diminution lexicologique. Je déconseille au bachelier zélé d’employer un style aussi abstrus, l’incontinence verbale est un défaut qu’on pardonne difficilement.

Dans Fractures françaises Christophe Guilly décrit les lignes de séparation qui partagent aujourd’hui le territoire, le bougre est un géographe chatouilleur, son constat est navrant, le découpage est ethnoculturel, Libération n’aime pas les chatouilles, le compère Guilly-Guilly ne s’est pas fait que des amis. Son étude a déclenché l’ire à deux boules des penseurs certifiés, ils portent de petites barbes, d’augustes binocles et vivent dans le vingtième arrondissement, dans la promiscuité illusoire des diversités étrangères, le nord-est de la métropole parisienne est ocellée d’une myriade d’enclaves bourgeoises habitées par les spécialistes de l’évitement, la mixité culturelle est un leurre séduisant jetée sur l’irréductibilité des classes sociales : on ne réconcilie pas le riche et le pauvre en les baignant dans la même soupe multiculturelle. Le bobo se croit généreux, il n’est qu’un colon comme les autres, en plus hypocrite.

La métropolisation est un symptôme de la mondialisation, et ronpetitpatapon, Paris et ses tentacules, son laboratoires des grandes idées flageolantes, sa population mobile, ses habitants sans culture, expatriés chez eux, libérales au point de penser pour les autres, élites que le social indispose mais pas le mariage pour tous, contre la France périphérique, sédentaire, populaire, fatiguée des emballements médiatiques, déclassée et pavillonnaire. Aux métropoles modernes, ceinturées de banlieues phosphorescentes où prolifère une vermine hors sol, biberonnée au jus de rancœur contre les « colons », s’oppose une France lointaine et méprisée. Dans son dernier opus, Emmanuel Todd ne dit pas autre chose. A Paris, Lyon, Marseille : le monopole du gens bon prêt à infuser toutes les cultures dans un esprit d’amour, de tolérance et de soumission1, aux provinces périphériques : un peuple sédentaire, peureux, irréductible aux grand parti de l’ « Autre »2, cathos-zombis que l’Islam terrorise.

Fractures françaises fait apparaître le conflit de moins en moins larvé entre les tenants d’une mondialisation sans frein et les laissés-pour-compte d’une modernité libérale aussi inhumaine que trompeuse car dissimulant ses basses manœuvres sous le glacis de valeurs rassurantes, la tolérance, le respect, l’ouverture, perlimpinpin du merveilleux marché, la vérité est toute autre, elle est toujours bassement matérielle. D’une immigration de travail à celle des familles, les minorités culturelles n’en finissent plus de prendre l’ascendant dans certains quartiers périphériques, entraînant l’exil des autochtones quand ce n’est pas leur conversion, le djihadiste blond a de l’avenir. Par ailleurs, l’envahissement progressif du parc social métropolitain par des familles issues de l’immigration, phénomène particulièrement sensible dans les quartiers nord de Paris, accentue encore le retrait des pauvres « de souche »3 vers des contrées plus lointaines. Ne reste plus dans ces quartiers qu’une juxtaposition de populations dont l’antagonisme social se camoufle sous les grandioses oripeaux d’un modèle multiculturel impossible. Le sociétal, oui, le social, non. Le pauvre migrant, oui, le pauvre indigène, non. Et c’est ainsi qu’on donne la parole aux violents et aux extrémistes. Par manque de clairvoyance, et de courage. Ou par niaiserie humanitaire.

Le livre de Christophe Guilly date de 2010, il est toujours d’actualité, brûlante. EEE.

Il faudrait que je lise un essai de Jacques Attali pour compenser.

Edouard.

1 – Voir Houellebecq

2 – Expression de Finkielkraut

3 – François Hollande, lors d’un dîner au Crif

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