SOS Racine

egliseDalil Boubakeur souhaite transformer les églises vides en temples d’Allah, la proposition stupéfie. Elle est d’autant plus effarante qu’elle est parfaitement audible par un consistoire laïc et technicien, les données de l’équation sont simples, d’une évidence mathématique si décisive qu’elles pourraient bien convaincre, moins de chrétiens, plus de musulmans, ne reste qu’à équilibrer l’offre, les lois du merveilleux marché méconnaissent les attachements trop évasifs, de ceux qu’on ne peut saisir sur une courbe : l’âme, les racines, l’identité, du foin pour les barbares.

La saillie du recteur de la Grande Mosquée de Paris est le panache d’un feu qui brûle depuis longtemps déjà, la déculturation inexorable des sociétés modernes donne prise à toutes les tentatives de razzia, la singularité de l’âme française est un mirage dressée par quelques rétrogrades sur l’horizon céruléen de la mondialisation, on ne cesse de l’écrire, de le proclamer au frontispice des grandes rhétoriques bobardières : les racines n’existent pas, l’homme est une bulle qui flotte dans l’éther cotonneux et multinational. L’héritage des pères, la terre nourricière, la mémoire des hommes, de funestes pensées à l’usage des remorqueurs d’idées noires, nous ne sommes plus au vingtième siècle, vivons de l’air du temps, pauvre oxygène délavé et stupide où s’éteignent les différences.

Les églises sont les témoignages d’une histoire unique, d’une mémoire collective multiséculaire dont les stratifications forment le terreau incessible des singularités, qu’on le regrette ou non, les églises participent à la richesse de cet humus, curieux alluvions dessalés de leur teneur cléricale, elles concourent à la formation des êtres, rehaussent les décors intérieurs où se fabriquent les consciences, dans La Colline inspirée de Maurice Barrès, c’est toute une province qui s’agrège autour d’un clocher. Qu’on les rejette, qu’on les adore, les campaniles habitent nos regards, inscrivent depuis des générations leurs silhouettes râblées ou élancées dans les terroirs imaginaires où mûrissent nos identités.

Déjà au début du siècle dernier, dans le concert des ratiocinations parlementaires, bruits de souris mignotant des croûtes à l’ombre de la meule, s’élevaient des voix puissantes1 et prophétiques pour annoncer les dangers du déracinement, un pays qui s’aveugle sur les origines de son génie et qui sans doute ne se reconnaît plus de génie propre, s’expose à la dilution progressive, à la lente et insidieuse réduction de son identité, oxydation libérale qui fait la mondialisation, qui transforme les traditions en folklore, le monde en parc d’attractions touristiques, les religions en simples rituels. L’expansion de l’islam devrait pourtant nous alarmer, les religions fondent les cultures et les civilisations, elles ne sont pas les symptômes d’une pensée à l’œuvre dans l’Histoire, elles en sont les prémices. Dans L’Âge du renoncement, Chantal Delsol explique comment les modes de pensées occidentaux excipent du christianisme, il n’est pas jusqu’aux valeurs prétendument modernes, les droits de l’homme, la tolérance, le bien-être, qui ne procèdent d’un christianisme, peut-être dévoyé, racorni par l’acide libéral mais réel. Les pays dont l’histoire s’imprègne d’une autre religion pensent différemment, reconnaissent d’autres valeurs, s’enflamment à d’autres feux.

Depuis les lumières, ce siècle qui sent « la culotte et le sein gras »2 et dont toute la révolution philosophique se résume à une tempête dans une alcôve, tempête fabuleuse qui ne finit plus de décoiffer les lecteurs de Télérama et les spectateurs d’Arte, l’idée que les religions sont les instruments d’un pouvoir maléfique figure en tête du catalogue des clichés, impayable sémaphore des vertus que n’auraient pas renié Bouvard et Pécuchet, idées bourgeoises si incrustées qu’on ne les contredit jamais sans risquer la mise au ban du cercle des gens bons. Or le sentiment religieux est inhérent à la nature humaine, il n’est pas discutable, « quand l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire en rien mais pour croire à n’importe quoi » (Woody Allen), l’argent, la célébrité, le sport, l’homme : toutes idoles merveilleusement recuites par le merveilleux marché, bienvenue dans l’empire libéral, tout est bon dans le cochon. Un des livres préféré du pape François est Le Maître de la terre, ouvrage prophétique, écrit au début du vingtième siècle, qui voit les églises transformées en lieux du culte de l’Homme (c’est-à-dire la moule pour les lecteurs assidus de ce blog).

Réduire l’affaire à une question de lieux de culte est un réflexe technicien, donc imbécile, assez symptomatique d’une société libérale qui ne pense pas plus haut que son cul, les églises portent le témoignage d’une culture, devons-nous renoncer à cette culture, renier l’héritage d’un christianisme moribond, se « soumettre »3 à une autre civilisation « libérale » et prétendument multiculturelle, que sais-je ? Plutôt que remplacer la croix par un croissant au sommet de nos clochers, nous devrions faire le choix de la culture, de l’éducation, et laisser aux musulmans de France une chance de s’intégrer.

Edouard.

2-Expression de Bernanos qui résume les lumières à l’argutie de quelques libertins, marquises et petits marquis, défendant le droit de coucher avec n’importe qui… Rousseau où les rêveries d’un satyre solitaire. Dans les Grands cimetières sous la lune.

3-Voir Soumission de Michel Houellebecq

De la culture du temps à celle de l’espace ou comment le touriste transforme le monde en hall des expositions.

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