stupideDans les greniers abandonnés on découvre de vieux livres jaunis, rapiécés ou effeuillés, recouverts d’un voile de poussière, résille légère qu’une expiration soulève en l’éparpillant, on souffle, il se répand dans l’atmosphère pénombreuse un nuage de cendres qui s’enflamment aux traits de lumière, escarbilles d’un feu depuis longtemps passé, on ne s’y réchauffe plus qu’en souvenir.

C’est dans un de ces dépotoirs chargés de bibeloterie enturbannée de papier journal que je trouvai un carton d’ouvrages vénérables, bibliothèque de grand-mère rattrapée par la mort, la tremblote ou la maison de retraite, une époque avait sédimenté là, déposant au fond d’une boîte le minerai intellectuel d’un âge oublié, encore un peu de temps, celui d’une ou deux générations, et ce précieux gisement disparaîtrait, transformé en pollen, réduit en chaux morte et évanescente. Parmi les auteurs, quelques noms plus formidables donnaient à la pile une odeur de fin de siècle, de luttes parlementaires, de troisième république bambochée, Léon Daudet, Barrès, Maurras, suavité rance du grand style au service d’une pensée malpropre, sans l’apprêt hygiéniste ou simplement abrasif que réclament les tribunes médiatiques aujourd’hui, pensées vraies d’hommes peu habitués à dissimuler leurs convictions tenaces, radicales et peu conformes au sens de l’Histoire.

Récalcitrants, plutôt que réactionnaires, les écrivains qu’aimait ma grand-mère figuraient tous dans les oubliettes intellectuelles du temps moderne, nationalistes, antisémites, monarchistes, positions intenables aujourd’hui, ou tenues par des fêlés identitaires, ils étaient à l’époque des opposants vigoureux et respectés, ils sont désormais des épouvantails, ou des monstres. J’avais lu les souvenirs de Daudet, ses critiques littéraires, quelques romans de Barrès, rien de Maurras dont je ne connaissais que la postérité sulfureuse, l’Action française, le fascisme, Pétain, diableries bien faites pour refroidir ma curiosité même si je pressentais que cette fumée pouvait dissimuler d’intéressants décombres, ruines luxueuses des philosophies que le progrès rejette mais dont les hauteurs pointent encore à la mémoire des penseurs sans parti, ni dogme.

J’admirais le style de Barrès et Daudet, deux écrivains trempés de politique dont la phrase légère faisait pardonner les outrances, rien de plus imagé, ni de moins poseur que les mémoires de Léon Daudet, il brosse des portraits vitriolés, en trois mots sortis de la poche, sans affectation, il assassine ou il admire, un Léon Bloy mouillé à l’eau du Bescherelle, édulcoré, plus simple et plus lisible. Barrès est plus littéraire, on sent qu’il écrit pour l’éternité, son style est moins pittoresque, plus « intérieur », il incline à penser plutôt qu’à voir.

Je trouvai également quelques opuscules mités, à la couverture racornie, dont la tranche gangréneuse enfouissait les caractères byzantins du titre, triste enluminure qu’une nécrose insidieuse avait rongé, il s’échappait de ces pages sèches et dures, à la surface grumeleuse, un air vieilli de plusieurs siècles, il s’agissait de recueils des sermons du père Bourdaloue. Je les feuilletai, me rappelai vaguement Bossuet, « Madame se meurt, Madame est morte », et ne trouvai finalement dans ces pages qu’une désuétude compassée un peu désespérante.

De pieux ouvrages complétaient le trésor, des vies de saints, de petits missels, dévotions surannées pour des temps plus religieux, on aurait dit la bibliothèque d’un vieil ecclésiastique de campagne, un peu naïf mais saint homme.

Je venais de lire La Grande Peur des bien-pensants de Bernanos, coïncidence étrange, la découverte de cette modeste librairie me ramenait à la fin du XIXème siècle, Barrès, Daudet, Drumont, Clémenceau, Gambetta, je revoyais ces duellistes au teint sépia, figures affublées de poils improbables, vibrions parlementaires où se décelait parfois le génie littéraire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, la politique est l’apanage des techniciens, on ne s’engage plus par conviction. Autre temps mais toujours la terreur de se retrouver dans le camp des bien-pensants, autrefois la tièdasserie catholique et bourgeoise, percluse d’idées libérales et « humanitaires », désormais la gauche pontifiante et moralisatrice. Rien ne change.

Dans la malle :

  1. Le stupide XIXème siècle – Léon Daudet
  2. Sous l’œil des barbares (1er tome de la trilogie du Culte du moi) – Maurice Barrès
  3. Un homme libre (2ème tome du Culte du moi) – Maurice Barrès
  4. Les sermons du père Bourdaloue
  5. Greco ou le secret de Tolède – Maurice Barrès
  6. La blessure intérieure (recueil de chroniques) – Charles Maurras
  7. L’entre-deux-guerres (Souvenirs) – Léon Daudet
  8. La colline inspirée (merveilleux roman chroniqué dans ce blog) – Maurice Barrès
  9. Le catéchisme des incroyants – A.-D Sertillanges
  10. Amori et dolori sacrum – Maurice Barrès

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