sculpteurLa sculpture est l’art de donner forme à la matière, définition vertigineuse, elle nous entraîne à des considérations métaphysiques d’une portée très supérieure aux modestes ambitions de cette chronique, choisissons d’être bête ou littéral : la sculpture donne une apparence intelligible aux substances confuses, on voit par-là que la bêtise est vaniteuse. L’alambic des formulations donne un air d’intelligence aux pensées vides, c’est le propre du discours d’experts, l’empire technicien favorise l’enflure lexicologique. Il n’est qu’à lire la dernière production du ministère de l’éducation nationale, des phrases mal fagotées en mots de cinq syllabes pour énoncer un programme scolaire.

Le sculpteur crée du net dans le brut, il ajoute à l’être en retirant ce qui n’est pas, il fait de la théologie négative comme l’homme attend son bus, il révèle une image en enlevant ce qui dépasse. D’un bloc monolithe il obtient une figure particulière par grattage, taillant autour de son idée, dégageant par le ciseau un sens, une révélation enfin, qui ressemble à la création du monde. Le sculpteur est un intrus parmi les artistes, à la différence de tous les autres il soustrait de la matière pour ajouter du sens, on reste confondu par cette dernière proposition. On pourrait donc être sans addition ? La réponse est donnée par Saint Jean de La Croix « Pour parvenir à être tout, ne cherche à être quelque chose en rien. » Le sculpteur est un mystique de la pierre, de la glaise et du biscuit. Il découpe le marbre comme on creuse dans une âme. Alléluia, il fallait bien un américain moyen pour nous le rappeler dans Le Sculpteur, roman graphique paru chez Rue de Sèvres.

Le sculpteur est une actualisation libre du mythe de Faust, la quatrième de couverture le proclame, ne la contredisons pas. Un artiste raté et avide de reconnaissance rencontre son vieil oncle décédé dans un restaurant, le vieil oncle est taquin, il lui propose un marché : 200 jours de génie contre sa vie. Le jeune homme est naïf, il croit avoir la vocation, il accepte. Le voilà doté d’un super pouvoir, celui de donner forme à n’importe quelle matière par simple imposition des mains. L’ambition de l’auteur étant philosophique, le héros ne revêt pas de collant en lycra pour combattre le crime, il s’entiche plutôt d’une godiche cyclothymique et finit suicidé sur un trottoir new-yorkais. Au bout de 200 jours. L’oncle Harry est un diable comptable, il ne fait pas crédit. A l’inverse du mythe qui l’a inspiré, l’auteur marchande la vie de son personnage plutôt que son âme, on mesure à cette différence les progrès de l’intelligence, il n’est désormais rien de plus précieux que la vie. L’âme n’existe pas ou alors c’est un kleenex. Autre différence, Faust était tenté par Satan, David Smith, c’est le nom du sculpteur, est éprouvé par la mort, le mal est l’exacte revers du bien absolu, il n’est pas interdit de penser que la morale actuelle manque de couille, quand Faust vendait son âme au démon, David Smith chipote sa petite vie humaine, ridiculement biologique, avec une mort déguisée en vieil oncle roublard. Les perspectives de l’homme, ses valeurs, se réduisent à ne pas mourir, c’est bien triste.

Le roman graphique est réussi, au gré d’un dessin sommaire mais clair, on se laisse happer par l’histoire de David Smith, ses hésitations, sa soif de reconnaissance, on découvre le milieu bohème des artistes new-yorkais tout en suivant le voyage intérieur d’un homme en quête de chef d’œuvre et qui finira par trouver l’amour. C’est beau comme un film, aussi original qu’un lardon dans une quiche lorraine. Si les ressorts dramatiques et les enjeux philosophiques ont l’air d’avoir été récupérés du Grand Dictionnaire des Clichés Scénaristiques, le GDCS, il n’en reste pas moins que l’ouvrage se lit facilement et avec plaisir. Divertissant. EEe.

Edouard.

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