monkafkaMais qui est Kafka ? Un auteur tchèque de langue allemande et d’humeur sombre ? Un écrivain « notoirement méconnu » à l’instar de son découvreur français le facétieux Alexandre Vialatte ? Un classique incompris ? Un auteur si persuadé de l’absurdité de la condition humaine qu’il demanda à ce qu’on détruise tous ses livres avant de mourir ? Un humoriste calamiteux mais sincère ? Kafka est une boule à facettes. Vous pensez saisir sa personnalité dans l’éclat jeté par une phrase, elle vous échappe aussitôt, la phrase suivante réfléchissant une lumière différente, d’une nature plus subtile, d’une inclinaison légèrement divergente, un rayon diffracté qui signale un trait opposé, un tempérament moins obtus, on voudrait voir Kafka en désespéré, il est moqueur, on l’imagine ironique, il est sincère. Kafka est une boule à facettes qui tourne au-dessus d’une piste de danse où se trémousse un homme seul, célibataire et idéaliste. C’est ainsi qu’il faut le voir d’après Vialatte. Il n’est pas le chantre de l’individu, le chapelain d’un édifice menaçant et absurde dont l’ombre désespérante écraserait la moindre tentative d’intrusion : un Beckett en moins sec, il est au contraire un croyant qui doute, un aspirant à l’idéal perclus d’insurmontables tares, il croit aux fins dernières mais il se sait incapable d’y parvenir.

Tous ses héros sont coupables d’une faute qu’ils ne connaissent pas, c’est l’innocence diabolique de Joseph K. dans Le procès, c’est le sentiment diffus de culpabilité de la taupe du Terrier, cette conviction d’un pêché inconnu n’est pourtant pas le signe de l’absurdité de la condition humaine car ces personnages sont réellement coupables, de solitude, de froideur, en un mot, de célibat. Le mot revient sans cesse dans la correspondance de Kafka, il finit par symboliser le malaise existentiel d’un individu qui entrevoit le salut par le trou d’une serrure mais qui n’a pas la force d’ouvrir la porte. Kafka, juif irréligieux, est le prophète d’une bible de fonctionnaires, il use de paraboles lancinantes pour désigner l’invisible, c’est-à-dire Dieu. De l’avis même de son ami et plus fin connaisseur Max Brod, Kafka est métaphysicien, lire Le Procès ou Le Château comme les critiques d’une administration tentaculaire et inhumaine revient à faire de Kafka un vulgaire pasticheur, pourtant il n’y a rien de plus éloigné de Kafka que l’ironie ou le second degré, c’est un juste, Buster Keaton égaré en littérature, il ne vise pas le monde mais au-delà. « Et c’est ainsi que Kafka est grand ! »

J’aime Alexandre Vialatte pour son esprit, son style, ses humeurs et même pour ses romans, dont l’âpreté mélancolique déconcerte souvent les amateurs des chroniques, je n’ai appris qu’il avait été le principal introducteur de Kafka en France qu’après avoir été illuminé par les premières découvertes de ses textes. Vialatte et Kafka, jamais je ne me serais imaginé que le premier pouvait admirer le second tant leurs œuvres semblaient se faire l’écho d’âmes contraires, l’une ronde, brillante, chaleureuse mais non exempte de doutes, l’autre austère, sombre mais d’une obscurité étincelante et hermétique, je me trompais sur la seconde, je me l’étais imaginée trop jeune, à l’âge où je lisais de façon compulsive et pour la performance. C’est Vialatte qui m’a fait relire Kafka, qui m’a fait entrevoir la richesse d’une œuvre dont l’austérité trompeuse dissimule un chatoiement unique, qui tient autant de la philosophie que du style et parfois même de l’humour. Bien sûr les deux aiment les fables animalière, les longues descriptions, parfois techniques, où les détails fantaisistes s’accumulent, les deux aiment à placer l’homme sous une loupe d’entomologiste, Kafka y voit un cloporte,  Vialatte « un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 28 », les deux font semblant de croire à l’absurdité de la condition humaine : aux lecteurs de ne pas se laisser prendre au piège. Il est probable que j’aime aujourd’hui Kafka pour ce que je trouve en lui de Vialatte. Sans doute… Le jugement littéraire ne se débrouille pas, il se pose, c’est un jugement esthétique.

Pour redécouvrir Kafka et conserver de son œuvre d’autres souvenirs que ceux qu’on gagne en classe, lisez ce recueil de textes de Vialatte à propos de Kafka. S’il ne vous convainc pas de relire Le Château, vous aurez au moins passé un bon moment avec le grand Alexandre. EEE.

Edouard.

Voir aussi dans ce blog:

Les fruits du Congo – Alexandre Vialatte – EEE

Battling le ténébreux – Alexandre Vialatte – EEE

Chroniques de la Montagne – Alexandre Vialatte – EEEE

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