9782810006960L’hiver est là, il glace les extrémités charnues, congèle les membres sans consistance, creuse d’inexorables sillons dans les peaux diaphanes, l’homme se couvre de poils de bête, ou de celluflex, il se rencogne au coin de son téléviseur, allume le feu en frottant sa télécommande et finit par prendre un livre. Le dernier Goncourt ou le Pulitzer, un truc à bandeau rouge. Chanson douce de Leïla Slimani ou le recueil de mirlitonnades du Nobel de littérature, croûton célicole de la chanson américaine. Les moins frileux choisissent des brochures plus rares, on y disséque une métaphysique pour temps incertains, La Langue des médias, d’Ingrid Riocreux, est de ces petits opuscules sans hâblerie qui décape l’époque et la révèle.

La langue est l’appendice du Palais, c’est un instrument au service du pouvoir. Son niveau de maîtrise est signe d’éducation, sa richesse un marqueur de civilisation. L’usage que l’on en fait dispose à l’exercice du jugement, ou formate la pensée, responsabilité accablante que le journaliste ignore ou ne reconnaît qu’avec trop de discernement. Dans le premier cas, il se fait l’écho d’un bruit ambiant, dans le second, il œuvre au service d’une idée. C’est tout le propos d’Ingrid Riocreux, l’amaigrissement de la langue, son inexorable décapage à l’acide d’une idéologie insidieuse ne signale pas l’intention malicieuse mais la faiblesse des volontés, la langue des médias est pauvre car elle veut se faire comprendre sans effort. La langue du journaliste, constellée de facilités lexicologiques, d’éléments rapportés sans distinction, soutenue par  la nécessité de  la   communication, est immédiatement assimilable par un auditeur peu porté à l’effort d’intellection dans une société où le mérite tient moins à la faculté de comprendre qu’à celle de savoir, apanage des cultures libérales.

Le journaliste, héraut d’un temps de tribunal exprime les sentences d’une morale si dissimulée que l’évidence du caractère absolument subjectif de ses arrêts ne lui apparaît jamais, là où il voit le réel, il n’y a bien souvent que représentation, sa neutralité prétendue n’est qu’une opinion. Il suffit d’écouter France Inter ou de regarder le journal télévisé pour déceler les éléments de langage, les raccourcis syntaxiques révélateurs, l’idiosyncrasie médiatique comme ultime vérité, la pensée dominante devient mesure de l’idée, le mariage pour tous est une « avancée », le clandestin est un « sans-papier », le réfugié est un « migrant », décrire devient « stigmatiser », un « groupuscule » est d’extrême droite, on ne compte plus les terminologies procédant d’un jugement de valeur. Le « décryptage » de l’actualité, devenu mode sans consistance, n’est bien souvent que la traduction en termes techniques d’une position intellectuelle, l’expertise technicienne à la rescousse d’une vérité discutable, là où il faudrait de la hauteur, on ratiocine, on énumère, on microscopise.

Inconsciemment le journaliste se fait le chantre d’une idéologie insidieuse dont les symptômes, de la détérioration de la langue à l’envahissement progressif du champ lexical par d’inutiles anglicismes, corroborent la conception libérale d’un homme moins préparé à l’effort qu’à la consommation effrénée, d’un homme moins capable de penser que d’acquiescer aux injonctions d’une morale intransigeante, d’un homme moins enraciné que disposé à apprécier la nouveauté et le changement.

La langue des médias, destruction du langage et fabrique du consentement est l’étude approfondie et constamment illustrée d’exemples concrets de la parlure journalistique, l’analyse révèle une époque, c’est toute l’âme d’une société que l’on débusque dans le traitement que ses chantres réservent à la langue, à la grammaire, au sens des mots.

A lire d’urgence. EEE.

Edouard.

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Les clics de Narcisse, du mariage pour tous et d’une chèvre mélancolique

Mes bien chers frères humains, petites chèvres et moutons bien gras, le mariage pour tous n’en finit pas de générer […]

La démocratie conchylicole ou le rêve français d’Eva Joly

Hier soir, devant un public encore vert, la candidate Eva Joly déclarait que sa conception du rêve français était « la […]

Impasse Adam Smith – Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche – Michéa – EEE

  Jean Claude Michéa est honnête, c’est une qualité rare, surtout pour un socialiste. Heureusement pour le lecteur, il fait […]

Retour de vacances, de la culture du temps à celle de l’espace ou comment le touriste transforme peu à peu le monde en hall des expositions

De retour de Thaïlande, pays où le touriste écrasé de chaleur rend l’âme devant l’image d’un dieu gras et placide, […]

La fête de la musique, la fête des petits merdeux

La fête de la musique est une invention de petits merdeux pour les petits merdeux. Tous les petits merdeux au […]

Fabrice Luchini – La Fontaine, Baudelaire, Hugo, Nietzsche… – Théâtre de l’Atelier – EEE

Fabrice Luchini est un être merveilleux. Un ange de nos campagnes descendu des sphères pour chanter les louanges de la […]

ArtDesign by Ellyn |
pour le plaisir....rêve,mag... |
converseyourself |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | lamioutta
| Précieux papiers
| Et un p'tit tour