lalalaLe cinéma fête la comédie musicale, à l’américaine comme le homard, tranchez lui la tête, débitez en tranche, réservez les pinces et faites bouillir, il en ressort une chose rouge et brillante qui éclaire la nuit et réjouit le palais. Tout l’art de La La Land est dans cette recette, l’histoire est si médiocre qu’elle ne vaut pas la peine qu’on s’y froisse l’existence, une femme, un homme, chabadabada.

Trempées dans le bouillon de Damien Chazelle, les amours ordinaires finissent dans les airs, d’éther ou de jazz, et toujours dans la joie, une joie teintée de nostalgie. Pas de bonheur sans le regret qu’il ne passe, c’est le paradoxe du temps, la vie s’écoule inexorable, on la retient quelques instants en jetant sur l’écume un brin de couleur, un bout d’esquif miroitant que l’on suit du regard en rêvant, le fétu englouti reste au cœur le souvenir aimable de minutes suspendues. La La Land offre au spectateur le plus placide l’occasion de s’évader d’un jour trop quotidien, d’une pensée trop cartonnée par l’expertise et le raisonnement, le sourire naît aux lèvres, s’y cramponne sans cérémonie, ne retombe qu’une fois les lumières rallumées, sur le sol, avec un bruit d’illusions sèches et de regrets1, ce ne sont plus les feuilles mortes que Roxane traîne dans son manteau de deuil mais les grains de maïs soufflés qui se brisent. Ma veine est poétique, j’aurais dû faire éditorialiste à Libération.

La La Land est le pays enchanté, on y danse en robes jaunes et veston croisé, on y lévite à force de bonne humeur, on y susurre de jolis mots chantournés par de jolies bouches, rien de grave ou de bien sérieux n’arrive si ce n’est l’amour, qui est aérien et cinématographique. Damien Chazelle connaît ses classiques, l’amour n’est vrai que dans le jeu, il n’est qu’une heureuse simulation, un caprice de comédienne rousse, avec les yeux verts et des taches de rousseurs autour. Pas de déchirure, pas de drame, la tragédie n’a pas cours dans l’univers en technicolor et cinémascope, rien de futile pourtant, rien de naïf ou d’ingénu, juste un refus de s’appesantir, on voit par-là l’influence du carmel et de Sainte Thérèse, pas la grande, la petite, Damien Chazelle ou la petite carmélite d’Hollywood. Tout est grâce.

Le précédent film du réalisateur s’appelait Whiplash, j’ai eu l’occasion d’en dire le bien que j’en pensais dans ces colonnes, le stupéfiant est la différence d’esprit, de tension : Whiplash était féroce, tendu comme le jarret d’un défilé militaire, et de philosophie allemande, La La Land est délié, joyeux et optimiste, une telle diversité pourrait signaler l’inconstance ou la cyclothymie, elle indique plus sûrement le génie. Un génie qui a de la culture, et de la bonne, on ne compte pas les références aux grandes réussites du genre, Chantons sous la pluie, Un américain à Paris, Tout le monde dit I love you… Les acteurs sont parfaits, ripolinés sur un fond bleu où percent les étoiles, naturels dans la claquette, la chanson et le reste, ils font naître une affection proche de l’amour, un amour platonicien, qui se forme moins sur les aspérités d’un tempérament que sur l’idée, effet du genre, on ne tourne pas de comédies musicales sur un scénario d’André Malraux. Ryan Gosling est un musicien un peu triste, un peu hautain, passionné de jazz, il en faut, Emma Stone est une apprentie comédienne charmante et irrésistible, ils chantent tous deux merveilleusement juste. Ils s’aiment avec joie, se séparent avec mélancolie, c’est tendre, doux comme une peau de lapin, un peu amer mais de cette amertume qui réchauffe les tiédeurs, on sort heureux. A voir et revoir. EEE.

Edouard.

1 – Dans Cyrano, le duc à Roxane lors d’une visite au couvent où elle s’est réfugiée après la mort de Christian :

Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,

On sent, -– n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! —

Mille petits dégoûts de soi, dont le total

Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,

Pendant que des grandeurs on monte les degrés,

Un bruit d’illusions sèches et de regrets,

Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,

Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

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