LovecraftimageDans son essai consacré à la question du mal, Lucien Jerphagnon suggère que le maintien dans l’ombre d’un mystère sacré vaut mieux que son éclairage par une lanterne thaumaturgique, la thaumaturgie est la culture des tomates en milieu germanopratin, elle consiste à élever des boutures de solanacées sous un lampion de lumière crue et télévisuelle, elle donne de gros légumes plein de fiel et de suffisance.

Certaines questions ne méritent qu’on s’y arrête que dépourvu de la moindre velléité de résolution, la transformation d’une énigme en problème est le travers positiviste d’une pensée à crémaillère, sorte d’intelligence sans chaleur, mécanique, dont le jugement ne s’engrène que sur la raison raisonnante, la science et les mathématiques, on s’exténue à vouloir trouver des solutions à des questions qui ne sont pas des problèmes. Le mal est de ces sujets sans dénouement, c’est un mystère, une élucubration sans fin et taraudante qu’on approche en l’acceptant, qu’on réduit en l’admettant, c’est le propre de l’écrevisse bleue de Tasmanie, plongez la dans un bouillon, ne la mangez que si elle accepte son sort, les débats dans l’eau brûlante rendent sa chaire blette et son regard vitreux. Je n’évoque le mal que dans son essence métaphysique, le mal des tricoteuses de grandes vertus, le mal des gens bons et de morale très seyante, n’a jamais fait verser une larme, même chez un enfant romantique, ce mal est celui du monde et des sociétés humaines, il est parfaitement compréhensible, on en trouve des définitions plaisantes dans la moindre brochure d’actualités.

Le mal qui vient d’ailleurs, celui qui ne procède de la nature que par infusion d’une substance extra-terrestre est bien décrit dans l’œuvre de Lovecraft, romancier sans scrupule ni religion qui fonda le mythe de Cthulhu, sorte de grande pieuvre triste qui vit au fond de la mer en attendant la résurrection des morts et l’avènement du messie à tête de chèvre. Lovecraft n’était sans doute pas chrétien mais ses histoires lui ont inspiré une cosmogonie horrifique qui fait remonter le mal bien loin et en dehors des clous, un mal biblique, si peu relatif aux biens de ce monde et à la propriété privée qu’il semble sourdre de quelques pertuis subliminal et originel. La littérature de genre a parfois de ces fulgurances, le mal n’est donc pas la guerre, la violence et la faim ? Non le mal est une vieille seiche dans une cité engloutie, cela dépasse l’entendement. C’est là le message de Lovecraft, le mal excède notre conscience.

Les nouvelles de Lovecraft appartiennent au domaine de l’horreur, on y invoque de très vieux mages aux allures reptiliennes, on s’y transforme en actinoptérygiens1, les goules y pullulent, les filles de fermes y accouchent de redoutables créatures à tentacules, on mange sa soupe froide et on parle sans clause Molière un sabir astringent, c’est l’empire du mal et de la série B. Une telle profusion d’épouvantes suggère la facétie, je soupçonne Lovecraft d’ironie, accusation légère qui est aussi compliment. Les terreurs qu’inspirent les histoires du pâle romancier, peu reconnu de son vivant, adulé depuis  sa mort, sont souvent assez vagues, l’écrivain se contentant d’utiliser son dictionnaire des synonymes aux bonnes entrées : « horrible », « épouvantable », « effroyable », j’en passe et des plus « cauchemardesques ». L’évasif est le mode de diffusion des angoisses existentielles, et même ontologiques, l’homme se découvre seul, minuscule et superfétatoire, il en conçoit un grand mal de tête, il n’était donc rien qu’une puce dans la crinière d’un dieu très ancien, un peu d’âme dans un bout de cochon.

Lovecraft s’amusait des passions qu’il suscitait chez certains de ses lecteurs, trop peu nombreux de son vivant pour lui assurer une existence paisible, et parfois convaincus de la réalité de ses lubies. L’amateur de frissons cherche aussi sa raison d’être, un peu de sens dans la réclame généralisée, mieux vaut Cthulhu et son prophète Nyarlathotep que l’american way of life et sa vie comme une boîte de conserve. Il est des déséquilibres du sens que l’on soigne avantageusement avec la littérature plutôt qu’à la mosquée wahhabite. Houellebecq, grand amateur du romancier, ne me contredirait pas.

La toujours admirable collection Bouquins de Robert Laffont propose l’intégralité des nouvelles de Lovecraft construisant ce que les spécialistes appellent Les Mythes de Cthuhlu, elles se lisent avec plaisir, c’est prenant, délicieusement cosmique, on passe de l’une à l’autre sans coup férir, c’est-à-dire sans impression de « déjà lu ». Mentions spéciales pour La couleur tombée du ciel, L’affaire Charles Dexter Ward et L’abomination de Dunwich. On s’ennuiera en revanche avec Les Montagnes hallucinées, visite barbante d’une cité perchée, cyclopéenne et jurassique, il y manque une pieuvre géante ou un caprin aux ailes de chauve-souris.

Le même livre propose des nouvelles de continuateurs du mythe de Cthulhu, on ne fait presque pas la différence. A lire ou à dévorer. EEE.

Edouard.

1 – Mérou scientifique

Une réponse à “Les Mythes de Cthulhu – Lovecraft – EEE” Subscribe

  1. chloplume 27 mars 2017 à 20:34 #

    Une critique riche qui donne envie de lire Lovecraft …

    Dernière publication sur Bienvenue chez Chlo Plume : Incarnatis T1 La Vénus d'Emerae : Le retour d'Ethelior - Marc Frachet

Répondre à chloplume

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