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Qu’est-ce que la personne humaine ? – Lucien Jerphagnon – EEE

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shoppingQu’est-ce que la personne humaine ? La question jette l’homme dans l’indécision la plus abyssale. N’était-ce la claire formulation de l’énigme, il n’en concevrait qu’une arrière-pensée microscopique vite noyée dans l’onde fraîche de l’indifférence, la personne relève de cette sorte d’évidence granitique que la simple énonciation suffit à lézarder. Il en va ainsi des adhésions doctrinales ou idéologiques que l’habitude conditionne en vérités sous vide, opinions cellophanées qui dispensent de méditer en un temps si raccourci par les exigences de l’expression immédiate que la pensée durcit en réflexe, réponse d’automate aux injonctions d’un réseau social où la promptitude vaut la pertinence. Il fallait bien un philosophe de l’acabit de Lucien Jerphagnon pour remonter l’homme du fond de sa bêtise.

L’acabit de Lucien Jerphagnon est d’un étiage peu susceptible d’entraîner la convoitise des hommes de progrès, le lieu de sa pensée est la métaphysique et la métaphysique n’est pas rentable, on s’y perd en d’improbables conjonctures pour finir en crise de foi, et pas de like. Heureusement pour l’homme, Lucien Jerphagnon associe la réflexion la plus térébrante au didactisme le plus clair, limpidité des formules prises isolément qu’un point de vue supérieur enchaîne dans un raisonnement implacable. Chaque proposition frappe par sa lumineuse exactitude, le mot traduit si pleinement la pensée qu’il ne laisse aucun doute sur son interprétation, l’intelligence en éprouve un apaisement bienheureux.

La notion de personne remonte à une antiquité récente, les grecs s’intéressaient peu au multiple, l’homme était de sa cité et d’une dignité relevant de sa conduite morale beaucoup plus que d’un intérieur singulier, l’avènement du christianisme bouleverse la donne, l’homme entretient une relation unique avec Dieu : rapport irréductible à la fusion cosmologique, cette union d’une âme totalement originale avec son Dieu créateur exige la personne. A partir de ce moment, la singularité supplante l’unicité dans l’intérêt des savants ontologistes, l’homme n’est plus seulement un individu dont la réplication compose l’humanité, il est une personne à nulle autre pareille. Le dévoiement de la chose dans l’histoire de la pensée laisse pantois, si le christianisme confère aux hommes cette distinction consubstantielle à leur nature, il n’était certainement pas dans son projet de réduire l’homme à l’état de monade flottant sur l’onde libérale. De l’âme chrétienne, en passant par le cogito de Descartes qui recuit dans le rationalisme le plus radical et jusqu’à l’individu mobilisé par son seul intérêt, la pensée tire un fil au chanvre parfois pourri mais dont Jerphagnon décrit le tressage dans son style lapidaire et cristallin. On trouvera un déroulé plus complet de la pelote dans L’Âge du renoncement de Chantal Delsol.

La définition de la personne évolue au gré de l’histoire, sa fixation n’est jamais acquise et Lucien Jerphagnon a moins l’objectif de répondre à la question titre que de fournir des pistes de réflexion et un vocabulaire précis pour les emprunter. Il commence son ouvrage en invitant le lecteur à une exploration, méditation introspective au cœur de l’être qui fait découvrir derrière les masques, les faux-semblants et les convictions fantoches, la pulsation intime de l’ego, certitude de la parfaite originalité qui confine au cogito de Descartes. Cette certitude d’être unique n’est pas la personne, elle est conscience de soi, conscience de soi qui donne l’intuition de notre personne comme acte de la personne. On ne saurait donc en rester là, l’homme n’est pas une île de fantaisie perdue dans l’éther inconnaissable de l’inconscient, il est un être de chair pris dans le jeu des relations humaines. Découvrir un peu plus la personne exige de la considérer dans son incarnation.

La personne est incarnée, elle est du monde, d’une essence bigarrée où le spirituel infuse dans un corps charnel pris dans les trémulations d’une histoire biologique et psychologique : « l’homme pousse dans un singe ». Aussi faut-il bien tenir compte des sujétions cosmiques, matérielles  et sociales qui influent sur la vie personnelle sans pour autant la contenir. L’homme est un animal que la matière ne réduit pas à une mécanique parfaitement rationnelle, il tire au contraire de cet enracinement trivial des réponses singulières, ses amours s’émancipent de la sensualité, sa façon d’être excipe tout autant d’un héritage que des interactions sociales : sa personne est d’abord une formidable puissance d’assimilation et de synthèse.

Néanmoins la définition de la personne ne saurait être tirée de ses préparations ou conditionnements, son avènement la fait entrer dans un ordre nouveau qui est celui des relations avec les autres personnes et c’est dans cet ordre que Lucien Jerphagnon poursuit sa réflexion. Après avoir conclu à l’originalité irréductible de la personne qui rend l’étude de ses fondations inopérante pour la décrire intégralement, c’est donc dans ses épiphanies provoquées par les relations interpersonnelles qu’on pourra l’identifier. Néanmoins toutes les relations humaines ne sont pas nécessairement des relations interpersonnelles, bien souvent au contraire nos interactions se réduisent à des examens objectifs, exercices de néantisation qui transforment l’autre en objet. L’amour en revanche semble une vraie relation intersubjective qui découvre les personnes.

Le véritable amour est un élan hors de soi vers un autre que nous même, il ne s’agit pas de fusion des personnes mais bien au contraire de maintenir une distinction qui est d’abord promotion de la personne aimée. Un amour ne peut être que personnel et la personne « ne saurait elle-même se comprendre en dehors des perspectives d’un réseau d’amour entre sujets ». La proposition stupéfie. Elle revient à faire de l’amour l’acte créateur des personnes. On ne peut être une personne sans être aimé, résumé fracassant qui prend le risque du malentendu à une époque où l’amour est eau de rose et lacrymogène. Pourtant si les échanges amoureux, nécessairement fluctuants, incertains, sont causes des personnes et de leur transformation incessante, ils ne peuvent en être la source originelle…

Lucien Jerphagnon n’est d’aucune époque, un être dispose toujours de sa personne car il est toujours aimé, par un autre absolu, un Toi nécessaire, un « Toi pour tous » et ce Toi est Dieu.

Inévitable. EEE.

Edouard.

Je vous laisse avec la définition finale de Lucien Jerphagnon : « Ainsi, ce qui désigne pour nous le terme « personne », c’est la mystérieuse et unique existence humaine de chacun d’entre nous, telle que la pose et l’ouvre à l’universel son incessante relativité à ses semblables et à son Dieu ».

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