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La Pêche à la truite en Amérique – Richard Brautignan – EEe

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truiteRichard Brautignan est un écrivain américain d’espèce beatnik et d’époque révolue, son style le situe à la croisée des surréalistes et d’une rivière à truites, on le trouve au fond de petites mines à pépites où scintillent les métaphores incongrues et les idées bizarres, il n’aime pas faire d’histoires, sa manière est la chronique, la tranche de sole, le filet d’impression, c’est frais, d’une simplicité trompeuse et admirable.

La Pêche à la truite en Amérique a rapporté plus de 200 000 dollars à son auteur clochard, c’est dire l’imprédictibilité du lecteur, on pense qu’il aime mastiquer des oignons frits au-dessus de Guillaume Musso, il préfère en réalité la poésie cristalline et les impressionnistes. Ne désespérons jamais de l’homme, sa nature animale le porte à la frite, au ketchup et au présent, son âme immortelle le tire de l’autre côté, le sublime, la truite meunière, l’éternité.

La Pêche à la truite en Amérique est un composé d’impressions fugaces décrites à l’aquarelle, on y trouve des rivières poissonneuses, des montagnes pareils, une vente de cascades à la découpe, un cul-de-jatte qui voyage en colis postal, l’auteur en camping, des truites bossues et comptables, l’ouvrage se termine par le mot « mayonnaise », on mesure à cette indice la baroquerie de l’objet. Le public pressé par l’exigence du divertissement immédiat ne trouvera dans ce bazar qu’une nouvelle occasion de s’interroger sur la nécessité de l’art si personne n’en saisit le sens efficace, le public moins soumis à cette flèche du temps que nos technologies modernes affûtent sans honte (et sans reproche) dégottera dans ces pages mille petits rêves astucieux et farfelus. Astucieux car Richard Brautignan n’est pas un romantique,  l’impressionnisme qui fait vivre ses pages procède moins de l’expression de sentiments, lyrisme de l’éther plus dans la façon européenne, que de la matérialité fantasque des images évoquées. C’est bizarre et familier, dans une phrase si dénuée d’afféterie qu’elle semble engrenée sans effort, ni transformation, à l’imaginaire trivial et étonnant de Richard Brautignan.

Américain sans doute, mais de cette Amérique qui forme le nouvel eldorado littéraire, Richard Brautignan n’est réductible à aucune tradition, ni généralité, pêché mignon de votre serviteur. Récupéré par la génération beatnik, puis délaissé par eux, il était un poète que la guigne et l’alcool menaient à la corde ou au fusil, l’écriture était la planche pourrie d’une existence éprouvée par les trémulations d’un caractère trop faible, les mots sont toujours décevants, ils n’exaucent qu’une infime partie de la pensée, philtres d’une illusion que le succès public peut renforcer, que l’échec dissipe, ne reste alors que l’âme esseulée avec du lard autour. Si l’âme n’est pas clouée à quelque chose de plus grand qu’elle-même, elle finit par s’étioler dans la désespérance. Les écrivains n’ont pas un art facile. Richard Brautignan se tira une balle dans la tête, juste sous l’oreille.

Etrange et poétique. EEe.

Edouard.

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