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10 lectures de février

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M02823609458-largeFévrier est le mois des frimas, il pleut, il vente, les sorties de métros dégorgent un peuple mouillé dont sort une vapeur d’abîme. Le parisien fume et piétine, microbe noyé dans un bouillon de culture démoniaque, métro Châtelet, bouche d’enfer, gosier d’immondices. J’ai des lundis plein de joie et d’amour.

La joie et l’amour sont des sentiments assez mal partagés dans les cénacles littéraires, l’art d’écrire entraîne des maux de ventre peu propices à l’effloraison des gaités vulgaires, le critique préfère lécher les élites déjà vernies par l’onction divine du commerce.

En des temps moins démocratiques, l’honnête commentateur des beautés livresques pouvait exprimer une idée neuve ou simplement différente de celles de ses confrères sans attirer l’essaim des plumitifs vengeurs, petites abeilles sans cervelle au dard chargé de morale courante. Les sociétés aristocratiques, et plus généralement celles que la passion de l’égalité et la confusion morale n’ont pas transformé en tyrannie douçâtre des minorités, préservent l’art d’une infusion trop dilatoire dans le grand bain des religions séculières. La distinction des classes entraîne la distinction des ordres, effet critique de la répartition inégale des temps de travail, le goût du beau ne peut être cultivé que par ceux qui disposent déjà des moyens de leur subsistance.

Dans les sociétés où l’égalité des conditions ramène les individus à l’étiage le plus trivial, l’art n’est plus qu’un divertissement. Et un marché. Il n’est plus l’intrusion de l’ineffable dans le monde, percement métaphysique d’une matière plane par l’idée taraudante d’une surnature divine, mais un produit indiscernable de cette matière qu’il vient révéler et grossir. L’art des démocraties est la synthèse spectaculaire des opinions publiques, il est le produit d’une culture, jamais son dépassement. Comment s’étonner que la critique de l’art soit désormais une exégèse morale ? La morale est le mal, c’est un signe de notre chute, de l’absence d’amour, le paraphe d’un contrat que l’homme passe avec l’homme. Dans une société où l’égalité est le critère absolue des normes morales et par égalité, il ne faut plus entendre seulement celles de conditions mais désormais celles des biologies, la technique pourvoyant aux carences de la génétique, les qualités d’une œuvre d’art ne se mesurent plus à leur faculté d’exprimer l’inexprimable mais bien à leur adhésion au grand credo destructeur des différences. L’homme est une moule. Une moule et un néant. Une moule que la beauté révulse car elle annonce quelque chose d’autre, un tout autre irréconciliable.

La littérature n’échappe pas au grand lavement, il n’est plus guère de critique que le risque de vanter une œuvre trop inspirée par l’idée que l’ « homme passe infiniment l’homme »1 n’effraie pas. La métaphysique est une pensée rétrograde qui fait voir des abysses là où il n’y a qu’un fond de vase où croupissent des coquillages. Le roman ne désigne plus le sommet universel d’où cascadent les singularités, il noie désormais le poisson dans la même soupe primitive, l’homme en ressort aussi nul et névrosé qu’une paramécie intestinale. Je doute qu’un Tolstoï ou un Paul Gadenne ne se découvrent aujourd’hui, dans cette huîtrerie fétide qu’est devenue l’édition française.

J’ai décidemment des lundis matins plein de joie et d’amour. Et d’espoir, je n’ai pas renoncé à lire, la preuve par 10 :

Les Furies – Lauren Groff – EE

La quatrième de couverture annonce la couleur : c’est le livre préféré de Barack Obama en 2015. Un roman à l’américaine, démonstratif mais divertissant. Le destin flamboyant d’un homme de théâtre dissimule une femme de caractère. Anecdotique et un peu long.

Gratitude – Journal IX (2004 – 2008) – Charles Juliet – EEE

Journal d’un écrivain modeste au style épuré. Il ressort de la lecture le sentiment d’avoir partagé quelques instants de la vie d’une belle personne.

L’inconnu – Charles Juliet – EE

Récit d’une jeunesse tourmentée. Les épisodes se succèdent, on se laisse convaincre par la simplicité du style et la description sans façon du mal-être adolescent.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean Paul Dubois – EEe

Prix Goncourt 2019, moins bon que celui de l’année précédente. Moins drôle que prévu de la part de Jean-Paul Dubois. Les personnages secondaires amusants sauvent l’ensemble.

L’homme qui pleure de rire (ou Smiley ?) – Fréderic Beigbeder – EE

Un livre qui dit autant de mal de France Inter ne peut pas être mauvais. Ce n’est pas mauvais et même assez drôle mais vraiment paresseux.

Delacroix – Alexandre Dumas, illustré par Catherine Meurisse – EEE

Superbe.

Le ciel par-dessus le toit – Natacha Appanah – EE

Un style maniéré terriblement prévisible mais c’est court et on se laisse prendre. On a souvent l’impression d’avoir lu ce livre cent fois : une famille dysfonctionnelle, un demi-autiste, une fille plus responsable que sa mère, à moins que l’on ne l’ai vu adapté au cinéma, cent fois également.

La paix des jardins – Alexandre Vialatte – EEEE

Recueil de poésies du grand, de l’unique Alexandre Vialatte. Idole de blog.

La fin de l’individu – Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle – Gaspard Koenig – EEe

Intéressant. Tout est dans le titre, dommage que la position de Gaspard Koenig soit aussi ambiguë.  Libéralisme, quand tu nous tiens…

De la démocratie en Amérique – Tocqueville – EEEE

D’où mon texte liminaire. Je ne l’avais jamais lu, chef d’œuvre évidement. Je l’ai choisi pour guérir mon style de l’ampoule, ça n’a pas marché mais j’ai gagné quelques idées.

1 – Pascal

Pour aller plus loin dans ce blog :

La Moule et le Néant

La démocratie conchylicole ou le rêve français d’Eva Joly

Le Vouloir et le Faire, une critique théologique de la morale – Jacques Ellul – EEE

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