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La Plateforme – Galder Gaztelu-Urrutia – EEe

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La-Plateforme-afficheDans la foutaise généralisée qu’est devenu le divertissement des masses, il subsiste quelques amuseurs astucieux que la pensée générale n’a pas confit dans la sempiternelle dénonciation des mêmes travers, péchés qui blessent  une morale si dépourvue de fondement que son respect est également sa trahison. Quand la distinction du bien et du mal ne tient plus qu’à l’assentiment du grand marché mondial, vaste entourloupe planétaire en forme de siphon où se noient les singularités, on ne peut guère espérer de lois invariables et sans contradiction. La seule loi fixe est la circulation de la marchandise. Matérialisme déroutant qu’un sirop d’intelligence a réduit en libéralisme dans le creuset des sociétés modernes, les droits de l’homme au service d’Amazon. Il n’est guère de bateleurs publics que le mirage d’un monde climatisé et délivré des servitudes culturelles n’aveugle pas, le spectacle n’a qu’un numéro, le rideau tombera sur un écran qui clignote au pied d’un arbre. La fin de l’homme ? L’avenir de la planète. Heureusement pour l’homme, son oignon et sa mère, de nouveaux venus sèment le doute : et si la solution était ailleurs ? Et si la dénonciation pavlovienne des mêmes symptômes, ceux d’une mondialisation inhumaine dont on refuse d’explorer les prémices morbides, et philosophiques, servait la recherche d’un remède tout autre, miraculeuse chloroquine à la saveur surannée, celle de la transcendance ? La Plateforme, dernier succès de Netflix, pose la question.

Le genre est d’horreur, on concevra donc facilement que le film est à réserver aux âmes fortes et aux consciences dessalées par l’ordinaire des écrans télévisuels, il recèle des scènes de cruauté bien faites pour écœurer les purs et les sensibles. Parabole kafkaïenne qui voit une administration sans visage empiler des hommes sur une étagère, le scenario tient à une idée forte qu’il décore de péripéties narratives utilitaires et un peu longues. L’idée est une plateforme descendant le long des étages, supportant des vivres de présentation gastronomique et quantité imprécise, sans doute suffisante pour nourrir tous les niveaux : « nul ne le sait, l’administration le sait ». Chaque degré est occupé par deux individus ayant pu emporter avec eux un objet de leur choix. Les cartes sont rebattues chaque mois, un habitant des hauteurs peut dégringoler à chaque nouvelle distribution. L’homme étant peu partageur, surtout celui que le sort a favorisé, les sommets s’empiffrent tandis que les bas-fonds meurent ou s’entredévorent. Le film suit le parcours d’un nouvel arrivant à tête de Christ ou de Quichotte, indécision qui ne contribue pas à affûter le point de vue du réalisateur, le film souffre de cette ambiguïté. La métaphore est grossière, elle soutient les interprétations les plus variées.

Le film semble défendre l’idée que l’inégale distribution des richesses tient moins au système, d’une rationalité implacable mais sans esprit, qu’à la nature humaine, nécessairement cupide et narcissique. Si le Nord continue de s’empiffrer tandis que le Sud agonise, les occupants du Septentrion allant jusqu’à refuser d’accueillir de courageux refugiés adeptes de montée à la corde, concession à l’air du temps si transparente qu’elle embarrasse, c’est parce que l’homme est mauvais. L’homme est égoïste. On conclut rapidement que si le système ne permet pas de nourrir tous les niveaux, c’est parce qu’il ne tient pas compte du péché originel, qu’il ne conçoit pas l’homme dans sa nature blessée mais comme l’élément interchangeable d’une machinerie qui le dépasse. Défaut de conception des systèmes capitalistes et libéraux où l’intérêt bien compris1 n’est qu’une variable technique d’ajustement, toujours déçu dans le réel. La charge contre le capitalisme n’est pourtant pas aussi convenue que cette recension pourrait le laisser paraître, en effet l’ « administration » n’est jamais dénoncée, elle est une fatalité incompréhensible et bureaucratique qu’il s’agit d’atteindre et d’amadouer, château inhumain de Kafka, elle ouvre bien plutôt sur le grand inconnu (comme pour l’auteur tchèque diagnostiqué par Vialatte – voir l’article dans ce blog) : Dieu.

Les références christiques abondent dans La Plateforme, évidentes souvent, blasphématoires parfois mais de cette sorte de blasphème qui ne peut exciper que d’une foi contrariée. Le nouveau venu est tour à tour Quichotte contre les moulins et Jésus descendant aux enfers pour le salut du monde. C’est à ce second visage que s’arrête finalement le réalisateur. La solution n’est pas de forcer les hommes à comprendre leur intérêt, logique de système qui n’excède pas les paramètres donnés, mais de démontrer l’inanité du système en le dépassant : une panacotta intacte (version quichotte), un agneau Pascal (version christique).

Dommage que le réalisateur laisse planer le doute sur la réalité de la version finalement retenue.

Puérile, grossier jusqu’à la caricature mais cependant ambiguë sur son message, La Plateforme ne laisse pas indifférent. A voir. EEe.

Edouard.

1 – Dans le film : « se rationner pour permettre à tous les étages de manger »

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