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Les Hurletout découvrent Hannah Arendt

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fontaine le portDans la plaisante vallée de Seine s’enroule au détour d’un méandre le petit village de Fontaine-le-port. Surpassant le cours olivâtre d’une hauteur modeste, le bourg décore un coteau que chauffe l’indicible lumière d’île de France. L’autre rive est plantée de forêts, l’automne diapre les ramures de reflets bouillis, le printemps voit les charmilles peuplées de mésanges vertes et de tapineuses plus mûres. Un château se camoufle derrière une rangée de barreaux, on raconte qu’un sultan y dissimule ses plaisirs, moukères et pur-sang batifolent dans l’air bleu en attendant le grand vizir. Le remblai d’une ligne de chemin de fer sépare l’agglomération du fleuve, les trains de marchandises font vibrer le ballast, ils dominent les péniches paresseuses qui fendent l’eau émeraude avec de gros bouillons. Une route monte vers les hauteurs, elle passe devant l’unique commerce, l’enseigne promet d’enchanter nos papilles, la vendeuse  dément. Hirsute aux cheveux rouges, la chaleur de son accueil congèle, c’est Méduse avec du crin et des poils. Plus loin, alors qu’on gagne en altitude, se trouve une maison blanche précédée de cris d’enfants, c’est là que confine la tribu des Hurletout, famille de glotte insondable et de nature partageuse, la combinaison fait souffrir le voisinage.

La chef des Hurletout est une vieille indienne aux doigts de fée, son équanimité est légendaire, rien ne l’effraie sinon l’absence de liqueurs. Elle accueille ses deux fils jumeaux, leurs moitiés et les demi-portions. La compotée mijote en attendant la libération. Le matin consacre les enfants à l’étude des fondamentaux, les parents ressortent de l’étuve les yeux rouges et les nerfs près de la peau. Ils ne savent plus épeler papa ou maman et refusent de parler de l’expérience. L’après-midi est le temps du loisir, on hypnotise la piétaille hurlante à l’aide du téléviseur, la vieille indienne s’isole dans son tipi tandis que les parents consultent la toile à la recherche d’une explication, de tout, de n’importe quoi. A l’heure où le soleil descend de son zénith en trouant la cime des grands arbres, une course contre la montre est engagée, elle oppose le physique des enfants au mental des parents. Les statistiques le prouvent, la matière l’emporte sur l’esprit, la psychologie s’épuise à rattraper les singes hurleurs. Surtout imbibée de tord-boyaux, préprandial ordinaire des organismes sous pression. Les chérubins se couchent dans un dernier râle, c’est le temps du coma éthylique et des séries Netflix. La vieille sioux fait sauter des oignons dans un wok avant de rejoindre sa hutte.

Un jour peu distinct des autres, le confinement nivèle les reliefs du calendrier, on décida de partir à l’aventure dans le rayon fixé par la loi, un kilomètre autour du domicile1. Le fils jumeau doté de la descendance la plus nombreuse rassembla ses ouailles en poussant de vigoureux abois, il n’échangeait plus que des cris avec ses quatre moutons, l’avant dernier faisait office de chien fou, il était affectueux mais terriblement imprévisible. L’autre Hurletout s’enquit des désirs contraires de ses trois obligés, un bonbon régla l’affaire, la corruption était plus dans sa manière. Il criait néanmoins car c’était de famille. On laissa les petits derniers au logis. La petite Ysore aux joues pleines et couvertes d’érysipèle, son père en était gaga, elle annonçait de merveilleux beuglements, et le petit Clarence, ange descendu des cieux que rien ne touchait si ce n’est sa couche crottée.

L’expédition s’ébranla au bout d’une heure de tergiversations multiples et inintéressantes. On descendit la route pour rejoindre le ru, impétueux ruisselet que l’imagination avait transformé en Amazonie. Les petits Hurletout hurlaient, les bottes pleines d’eaux croupies et le jarret moucheté de tiques. Les pères bastonnaient la broussaille, il en sortait des nuages d’insectes. Ils étaient cinq enfants, moins que des nains mais autant que les doigts de la main : un chef de bande sans bande, petit garçon blond qui avait désappris le langage parlé et méprisait l’infrason, deux fillettes dissemblables, l’une prenait la pose sur de vieilles souches pourrissantes tandis que l’autre sautait dans les flaques en se croyant une héroïne, les deux derniers étaient le chien fou et son petit cousin, délicat agneau dont sortaient de puissants vagissements à intervalles rapprochés.

La colonne se dispersait dans le cours fangeux quand un individu masqué fit son apparition au bout du sentier qui longeait le torrent. Au-dessus du masque, un lacis de rides se nouait entre les deux sourcils, le regard était noir sous le taillis de poils drus où perçaient de blanches sagaies. Le chien fou jappa, sa démence le conduisait à des extrémités erratiques. Le lacis de ride s’effondra, entraîné vers l’arête du nez par le froncement des arcs sourciliers, le front n’était plus que lignes biaises fuyant sous le masque. Sept Hurletout dans un cours d’eau, la rencontre ne plaisait pas à l’étranger. Un borborygme jaillit de sous le masque, on crut à un salut, c’était une leçon de civisme. Le pékin était comptable de la morale publique, il attribuait les points et dénonçait les contrevenants aux autorités religieuses. L’un des fils de l’indienne lui adressa un jovial bonjour, une saine hypocrisie à l’égard des importuns maintient l’ordre des sociétés. Le rayon d’un kilomètre était dépassé, les enfants étaient pouilleux, ils poussaient des cris de bêtes, la prudence était de mise. D’autant que l’époque flattait les consciences professionnelles et les amoureux de la précision. L’intelligence pouvait passer, restait la loi. L’individu disparut, il laissa au cœur le pincement d’un remord et le regret d’une engueulade. L’exploration prit fin, l’une des fillettes avait atteint le contre-ut, du verre avait été brisé, une branche de sureau avait perdu toutes ses feuilles.

La tribu Hurletout remonta la piste, une voiturette de gendarmes attendait à l’extrémité de la sente. Le Eichmann du sous-bois, sa banalité du mal et son masque anonyme avaient frappé. Le fils jumeau philosophe en conçut un système philosophique frustrant où l’homme ne cesse de décevoir l’homme. Ils reprirent tous un verre d’eau de feu le soir et inscrivirent l’amende sur l’ardoise de l’Etat de droit. La vieille squaw soupçonna le voisin d’en face. Il avait de gros sourcil et une maison rose.

L’épisode montra aux Hurletout que la rigidité des règles du confinement favorisait la suspension du jugement moral chez les êtres sans imagination, qu’elle l’encourageait même, et que c’était montrer peu de considération pour le bon sens de la population qu’imposer des mesures à sa laisse. Dans la société libérale et démocratique, l’homme est définitivement une bille.

Et chez les Hurletout, on n’aime pas jouer aux billes. Sauf les néotènes hurlant mais leur conscience est primitive.

Edouard.

1 – Laisser au confiné le choix du rayon n’était pas scientifique, l’état pourvoit aux lacunes morales de ses administrés.

  • flamant rose

    Le zoo des Hurletout

        – On dirait que tu es un rhinocéros et moi le directeur du zoo. La jeune Béryl, …
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