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Le zoo des Hurletout

flamant rose

flamant rose    – On dirait que tu es un rhinocéros et moi le directeur du zoo.

La jeune Béryl, petite fille maigrelette dont la bonne estime qu’elle avait d’elle-même maintenait le souci constant de régenter le monde, distribuait les rôles sous le grand chêne. Elle n’avait pas sept ans et pensait déjà que la vie est une chienne qu’on doit tenir en laisse et taper sur le museau. Ses frères étaient plus tendres, l’aîné avait peur de tout, le cadet de rien mais se plaignait constamment, le motif de ses lamentations était obscur car il comptait sur la clairvoyance des adultes. Ses cousins étaient parisiens, rien ne les étonnait autant que le chant des oiseaux qu’ils prenaient pour une nuisance sonore, l’herbe était plus verte qu’au square, le ciel d’un bleu plus soutenu, la campagne était sans filtre, ils en éprouvaient une gêne étrange qui ressemblait à de l’indiscrétion, la nature n’avait plus sa culotte de poussière, on lui voyait les fesses. Thaïs était fille sans histoire, calme comme l’onde claire, elle aimait la solitude et les princesses montées sur des poneys. Augustin n’avait pas encore été traversé par la grâce sanctifiante, il se croyait dépourvu d’une âme à sauver et se conduisait comme une bête, mignonne et veloutée car sa nature était bonne, mais parfois rétive et vaniteuse quand on lui refusait quelques gâteries.

Thaïs ne voulait pas être rhinocéros, il lui semblait que la corpulence de cet animal s’accordait mal avec sa dignité, et elle avait des couettes. Son frère au contraire aurait bien voulu être un rhinocéros, la claire conscience de son corps débile lui faisait entrevoir les bénéfices qu’il pourrait tirer d’une force aussi considérable, sans compter la corne. Maltraité par son cousin Ti’Bert, il comptait bien user de cette vigueur inespérée pour abîmer l’infâme et redessiner les traits de son visage en un portrait plus conforme à son intérieur plein de vices.

    – Tu peux pas être directeur, t’es rien qu’une fille. Tu dois dire directrice.

Hector, le frère aîné premier de classe interrompit la distribution des rôles. La question du genre grammatical l’intéressait moins que la capitale du Lesotho mais les erreurs des autres le mettaient en joie, elles étaient l’occasion de redresser un tort fait à la vérité et de corriger le fautif, double raisons bien suffisantes à un petit garçon timide habitué des dictionnaires. Il méprisait la domination physique mais n’était pas contre la domination tout court, il avait compris à neuf ans ce que d’autres mettent une vie à comprendre : le muscle vaut moins que la moelle.

    – Je m’en fiche, je serai directeur si je veux.

Beryl était moderne, le sexe n’était qu’une question de point de vue, l’homme est une huître1. Surtout Hector.

    – Et toi Hector, on dirait que tu serais un flamant rose.

    – Papa ! Beryl, elle dit que je suis un flamant rose !

Hector faisait toujours appel à un tiers pour régler ses disputes, attitude sensée que la crainte d’une estafilade avait si bien infusée dans son raisonnement ordinaire qu’il ne débattait jamais avec sa sœur sans la présence rassurante d’un juge impartial. Il faut préciser à sa décharge que Béryl était brutale, trop jeune pour avoir encore une pleine confiance en ses charmes – dont elle savait pourtant user à l’occasion  - elle préférait la simple violence pour convaincre ses frères. Elle compensait son manque de puissance par une vélocité stupéfiante, elle empoignait une manche, basculait le poids de son corps du côté opposé pour donner une impulsion rotative, la force centrifuge faisait le reste, la victime s’écrabouillait contre un mur, un tronc, le coin d’une porte. Elle repartait sans se retourner, un petit sourire aux lèvres.

Le père Hurletout surveillait la ménagerie d’un œil nerveux, il craignait que l’attitude rentrée de Ti’Bert ne dissimule quelque honteuse préparation, tour pendable qui ferait basculer la paisible récréation en effroyable Vietnam. Il restait encore une heure avant de remonter la rue de la Vieille Montagne pour regagner le gîte de la vieille indienne, une éternité à tirer dans la touffeur d’un après-midi sans nuage, il devrait sans doute faire un gardien de zoo ou un ramasseur de crotte, il en concevait d’avance un abrutissement généralisé de tout l’organisme qu’il ferait fondre le soir dans un verre d’alcool fort.

Thaïs observait ses cousins, elle voulait bien être le flamant rose à la condition d’être la prochaine directrice et contre un bonbon fil de couleur bleu, Augustin pouvait être le rhinocéros, il éclata d’une joie féroce :

    – C’est moi le rhinocéros ! Je suis l’ami de Spiderman !

    – Pas du tout, l’ami de Spiderman, c’est le Scorpion répliqua Ti’Bert. Et d’abord t’es pas Rhino, t’es juste un hippopotame.

Le père Hurletout sentit ses fibres se contracter légèrement. 

    – Les garçons, vous êtes trop des débiles. L’amie de Spiderman, c’est la chatte noire. Elle est trop belle, elle sent trop bon. Elle a des gros seins. 

Le père Hurletout décida de s’autoriser un second verre d’alcool fort, plus tard. Beryl avait encore oublié de mettre une culotte.

Hector consentit à être un pangolin, il se donnait ainsi de l’importance. Ti’Bert voulut bien être Yoyo Rapido, il était à côté de la plaque, comme toujours.

Le directeur du zoo mena ses animaux au milieu du parc qui entourait la mairie de Fontaine-le-port. Il se trouvait là un banc de pierre dont l’aspect vénérable incitait les promeneurs à considérer la brièveté de l’existence, des arbres centenaires complétaient la leçon d’une ombre rafraichissante. Thaïs gardait toutes ces choses, et les repassait dans son cœur, elle en ferait des phrases plus tard car elle serait écrivain – note pour plus tard : ma chérie, l’aîné réalise toujours les ambitions de son père2, il évite ainsi d’inutiles et coûteuses psychanalyses. Béryl se jucha sur l’assise minérale, elle harangua aussitôt ses obligés. Le flamant rose couru en cercle autour du podium, suivi du rhinocéros et de Yoyo Rapido. Le pangolin tournait sur lui-même en hurlant :

    – Planquez-vous, v’là le covid !

Augustin faisait un rhinocéros peu crédible. Le flamant rose rosissait sous l’effet conjugué de l’effort et du soleil tandis que Ti’Bert s’évertuait à rattraper son prédécesseur avec l’intention manifeste de lui nuire. Le pére Hurletout faisait semblant de ramasser des crottes, il en éprouvait contre toute attente un soulagement étrange. La résignation mène à la paix de l’âme.

L’indiscipline de son troupeau mit en rogne le directeur. La résignation n’était pas dans le tempérament de Béryl, la paix de l’âme non plus. Elle décida d’augmenter ses commandements d’une flagellation judicieusement appliquée sur les mollets, une branche de noisetier fit l’affaire. L’augmentation ne rencontra pas un accueil très enthousiaste. Le flamant rose glapit, la confusion des ordres n’était pas dans ses manières, l’imagination a des limites, le galbe de son jarret en était une. Le rhinocéros pila. Yoyo s’enchatonna dans le croupion du petit pachyderme. Hector en profita pour chasser Beryl de son piédestal :

    – Pan ! V’là le covid !

La mêlée était générale et d’un aspect si bestial que le père Hurletout hésita à intervenir. N’était-ce le geignement de Ti’Bert qui atteignit d’emblée la note mystérieuse et contracta en une seule seconde l’ensemble de ses fibres nerveuses, il se serait éloigné, la conscience délavée par le déni, bien décidé à montrer le visage dégoûté du citoyen qu’une tenue aussi déplorable ne manquerait pas d’écœurer en ces temps de peste bubonique. Des vieillards mourraient sur leur lit de mort, ils étaient ainsi privés de quelques semaines de grand bonheur entre la potence d’alimentation et l’urinoir en plasticine, la décence voulait qu’on y songeât à chaque instant.

Ti’Bert hurla, le père hurla, Augustin ulula, la tribu Hurletout revendiquait son territoire.

Le directeur du zoo cingla la joue de son géniteur d’un coup de cravache, la goutte d’eau fit déborder le calice, le bras du père s’abattit sur le troupeau, foudre divine qui brûlait de la colère de tous les pères du monde. Pas un n’en réchappa. Sauf une, la plus futée.

Pendant ce temps, le flamant rose picorait un bonbon fil bleu, une patte soigneusement levée.

Le père Hurletout, blanc de rage, bastonna son unité jusqu’aux grilles de la vieille indienne.

La vieille squaw faisait rissoler des oignons dans la cuisine, le récent saccage de son tipi avait fissuré son équanimité légendaire, son for intérieur était ébranlé, elle en ressentait une angoisse diffuse. Huit semaines de Hurletout avaient sapé une sagesse ancestrale, les cousins Hurlemoins d’Amiens l’auraient fait durer plus longtemps.

Edouard.

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La Moule et le Néant

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