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Nouvelles complètes – Marcel Aymé – EEEE

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A76373J’aime le volume, rien ne dispose mieux mon attention qu’une bonne épaisseur, question de prise en main. Une bonne histoire nécessite de fastueux développements, comment comprendre l’homme quand on nous le décrit en caractères rapides ? Comment saisir le fil quand il est aussi ténu que la soie du cochon ? Les romans minces donnent de maigres satisfactions, et ne calent pas les meubles.

La nouvelle n’est pas mon genre, je lui trouve des formes étroites, la rigueur de ses limites oblige à l’efficacité, qualité d’un massicot, pas d’une œuvre littéraire. On ne lit de nouvelle qu’entre deux siestes et parce qu’il faut bien mobiliser sa pensée autour d’un sujet plutôt que la dissoudre dans le général, elle est utile à ceux qui se dispersent, ceux qu’une attention prolongée enfonce dans la mélancolie et qui espèrent toujours un dénouement quand un livre n’est jamais qu’une réécriture de la Bible (Borges). La fin ne compte pas, elle ajoute une page à un développement couru d’avance, d’ailleurs il n’est qu’à lire les dernières phrases pour se faire une idée de l’art, si cette lecture épuise votre envie de lire, il est fort à parier que vous lisez un policier de qualités littéraires médiocres, si cette lecture n’entame pas le marbre de votre résolution, vous lisez probablement un grand roman. La formule est lapidaire, fausse dans le détail mais pratique en librairie. Or la nouvelle ne vaut que pour sa chute. Si la fin n’épilogue pas, que dire d’une œuvre qui ne tient que par elle ? Terrible question qui jette le critique dans l’angoisse et la métaphysique. Surtout le critique qui n’a pas lu Flannery O’Connor, Scott Fitzgerald ou Marcel Aymé.

J’aime le volume, les gros romans, la nouvelle n’est pas mon genre mais j’ai malheureusement lu ces écrivains et mon goût de l’énorme s’en est trouvé altéré, non que je ne trouve désormais mon plaisir dans l’exiguïté des constructions mais il me faut maintenant séparer la longueur de l’effort et le prix de la récompense. Les nouvelles de Marcel Aymé ont découvert mon vice, mon attirance pour les gros livres était une concupiscence, la jouissance que j’y trouve tient trop à la souffrance du marathonien pour être totalement honnête, il y a de la vanité dans ce plaisir.

Les nouvelles de Marcel Aymé font quelques pages et le bonheur du lecteur, on y trouve le sel et le beurre des épinards. C’est si bien écrit et avec si peu d’apprêt qu’on reste confondu de s’en trouver repus. Le festin est varié, il alterne la grosse farce, le conte enfantin, la fantaisie surréaliste, l’anticipation bonhomme, Marcel Aymé se livre à toutes les excentricités sans que ne paraisse une goutte de sueur, un trait de fatigue, il écrit vite et superbement dans un style mobile et toujours poétique. Amateur de bons mots, d’argot, d’un lyrisme discret et canaille, il séduit le lecteur avec un humour fin, souvent ironique, sa nouvelle Pastorale est à cet égard un chef d’œuvre. On pense parfois à Prévert, à sa façon d’enchanter la grisaille, de faire reluire le faubourg d’un éclat poétique et sentimental, mais Prévert sans le côté industrieux et machinal. Dans ses chroniques littéraires, Antoine Blondin, par ailleurs grand ami de Marcel Aymé, étrille Prévert, le chantre automatique des salles de classe et des frontispices de la république. Blondin admirait Marcel Aymé pour la raison qui le faisait mépriser Prévert : Marcel Aymé n’est pas prévisible, il n’est d’aucune chapelle, d’aucun courant, surprenant toujours, affidé jamais. Commentateur rigolard de la nature humaine, ses mots n’étaient pas des armes mais blessaient néanmoins, à une époque, au sortir de la seconde guerre mondiale, où peindre l’homme avec des nuances était suspect…

Chef d’œuvre littéraire du vingtième siècle, l’œuvre de nouvelliste de Marcel Aymé est à redécouvir dans la formidable collection Quarto de Gallimard. EEEE.

Edouard.

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