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Le roman inépuisable – Philippe Le Guillou – EEe

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romanPompili, Bachelot, Dupont-Moretti, le président dispose ses pions, l’échiquier est une France à pixels, on ne la cerne jamais aussi bien que sur un écran de téléviseur. Les ministres sont pour la frime et BFM, ils ne servent à rien, ne voient rien, n’entendent rien, petits singes hurlant dans une lucarne, il s’échappe de leur agitation le doux chloroforme endormeur des gens bons. Rien de plus anodin qu’une Pompili, de plus laminaire que son discours, de plus émollient que sa pensée, on l’écoute, on s’endort. Vont-ils changer quoi que ce soit au déroulement inéluctable des jours, à la course effrénée de l’homme vers son confort, son bien-être, la petite place chaude et cotonneuse d’oubli où il caresse sa perle sans se soucier des autres ? Non, sans doute pas, ils ont les convictions fantoches des êtres que l’exercice du compromis, de la feinte, du jeu électoral a rendu inoffensif, la révolution n’aura pas lieu, c’est l’heure de la soupe.

L’érosion lente de l’idée, chaque jour plus diminuée sous l’action du jus acide de l’opinion, laisse la place au sentiment vague, à la nausée légère des cœurs trop étouffés de gras, on ne pense plus, on éprouve. On ressent le monde tel qu’on le dit, on en fait l’expérience par des prothèses, on le mord avec un dentier, il ne reste sur la langue qu’une fadeur trouble, exhalaison d’un souffle tant de fois clarifié qu’il n’en subsiste qu’une haleine insipide et menteuse. Il ne faudrait pas ressentir, il faudrait voir ce que l’on voit, il faudrait décrire sans détourner. Il ne faudrait pas expertiser, forcer le monde dans un tour, une forme, il faudrait raconter. Il y a plus de réel dans un roman de Michel Houellebecq que dans un essai de Claude Askolovitch. Et c’est ainsi que nous arrivons à Philippe le Guillou et à son Roman inépuisable. Bienheureux rappel de la nécessité du roman pour saisir le monde.

Philippe le Guillou est romancier et critique littéraire, emplois intellectuels dont la combinaison divise les esprits les mieux trempés, on ne peut être juge et parti, voyez Sainte-Beuve, on finit toujours par être l’un ou l’autre. Le roman inépuisable est l’œuvre du critique, Philippe le Guillou y raconte l’histoire du roman à travers ses amitiés particulières, dilections de lettres qui témoignent d’un goût très sûr et d’une pensée droite. La pensée droite tient sur une ligne, celle de Philippe le Guillou est celle de l’histoire, un roman rapporte une histoire ou n’est qu’un texte de composition à usage variable, confession, propagande, verbiage. L’histoire peut dissimuler des ressorts narratifs d’ordre scientifique : l’action prédomine, le geste est net, le nœud de l’intrigue serré, ou d’ordre métaphysique : l’atmosphère prime, le mouvement est flou, le drame incertain. Les romans de la première catégorie remontent à Homère, les romans de la seconde à la légende arthurienne. Philippe le Guillou a une préférence pour cette seconde catégorie, il est breton, les sous-bois l’attirent, l’odeur de l’humus et la brume magique de Brocéliande.

Pas de surprise dans cette histoire du roman mais une absence de frime qui séduit et une aisance de plume qui convainc. L’anthologie est personnelle, l’auteur avoue son ennui devant Balzac, réserve deux chapitres entiers à ses racines et dévotions particulières : la Bretagne, certes mythique, adjectif utile pour gonfler d’anodines vessie en univers, et l’homosexualité, « déesse H » implacable dont le culte longtemps clandestin a rendu les adeptes imaginatifs. Il est proche de Julien Gracq, Patrick Grainville, Michel Tournier, sa culture chrétienne soutient un jugement sûr et délavé des intrigues d’appareil qui versent les auteurs dans la cabale germanopratine, il vante ainsi Richard Millet et Annie Ernaux, peu importe que la seconde soit pour beaucoup dans la relégation du premier, femelettre encline à l’épuration et au procès de morale.

Philippe le Guillou écrit remarquablement, on lit avec plaisir cette histoire du roman qui ne finit pas de renaître des cendres d’une civilisation incertaine et labile, le goût du roman serait-il irréductible, filon adamantin au cœur d’une nature humaine infrangible ? Rien n’est moins sûr, il y a quelques années j’étais d’un avis peu optimiste. Philippe le Guillou est plus enthousiaste, tant mieux.

Même s’il oublie Alexandre Vialatte. Il faut croire que le grand Alexandre est toujours aussi « notoirement méconnu ».

Et Paul Gadenne, pourtant auteur du plus grand roman du vingtième siècle : Les Hauts-Quartiers.

Nul n’est parfait. EEe.

Edouard.

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