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Le léopard des neiges – Peter Matthiessen – EEE

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A72275_MATTHIESSEN_leopard-des-neiges.inddLe léopard des neiges de Peter Matthiessen est la version longue et mystique de La panthère des neiges de Sylvain Tesson. Longue car le récit du naturaliste américain compte près de 300 pages de plus que celle de l’aventurier parisien, mystique car l’américain échoue dans son entreprise quand le français dégotte finalement son gros chat. La montagne est injuste, la nature se joue des logiques trop humaines, elle donne un sein gonflé de miel aux nonchalants et tend une vieille tétine desséchée aux assoiffés d’absolus. Le récit de Peter Matthiessen remonte à une époque lointaine, Nixon était président, l’écologie était une science peu partagée, le bouddhisme pas encore une mode, et les drogues dures un paradis artificiel peuplé d’individus louches couverts de cheveux. C’était le début des années 70, années érotiques, temps des fondations, celles d’une société libérale tenue par la police.

Peter Matthiessen s’engage dans l’expédition alors qu’il vient de perdre sa femme, la nature sauvage et tellurique apaise les tensions, elle embarque l’homoncule dans la grande soupe océanique, il en ressort aussi peu singulier qu’un atome dans l’univers, fétu indiscernable, fondu dans le grand bain de l’existence. Peter est bouddhiste, zen et pratiquant. Son périple le mène aux sommets du monde, des chèvres occupent déjà le terrain, ou des moutons, le débat fait rage. En tous les cas de piteux mouflons broutent au pinacle de la terre. Et point de fauve mythologique, à peine de petites crottes moirées en guise de trace. La déception est grande mais Peter Matthiessen est écrivain, l’écrivain est celui qui tire de l’infortune la veine du succès, son récit est un chef d’œuvre.

Le soleil brille au bout du chemin,

Je marche dans sa lumière,

Une grenouille chante.

Et inversement. Cet haïku de facture délicate résume les 400 pages de Peter Matthiessen. Il serait néanmoins dommage de s’y arrêter car Le léopard des neiges est une œuvre littéraire, l’intérêt de la chose est dans sa forme, son style, son rythme. L’art de Peter Matthiessen suscite de vives images qui enchantent et désennuient, on est avec lui sur les falaises de marbres, dans les neiges éternelles, au fond des maisons enfumées où résonne le cri des chiens, sur le toit du monde enfin, on y respire l’oxygène appauvri des cimes, un soleil minéral les cloue sur fond bleu, et tout cela sur un strapontin. De couleur jaune dans le RER B.

L’aventure est spirituelle. La preuve, il y a un monastère. Tout finit à La Trappe. C’est Huysmans en pays népalais, le pêché en moins, le renoncement des bouddhistes n’est pas un refus du monde, c’est une noyade. Peter Matthiessen est un maître zen, le léopard n’est qu’une chimère, nous sommes le grain de sable et le diamant, le souffle chaud des tempêtes et le pet des souris, nous sommes un peu de vivant dans le grand tout. Om.

On peut être moins sensible à l’érudition religieuse dont témoigne Peter Matthiessen, l’histoire des bouddhas n’est pas sans intérêt mais fatigue les yeux, les noms se ressemblent, trop de syllabes, trop de « a », de « i », de détails, de précisions d’expert, on se perd dans cette bible touffue et exotique dont il ressort l’enseignement qu’on veut se donner : rendez-vous dans le néant, une grosse patate vous attend avec le sourire de Mona Lisa.

Dépaysement assuré, un classique. EEE.

Edouard.

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