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La civilisation du poisson rouge – Bruno Patino – EEE

Poisson

PoissonLe poisson rouge est un cyprinidé de taille réduite dont la face ébaudie dissimule une mémoire de poisson rouge, c’est dire la logique imparable de la nature, nous aurons beau tourner autour de son bocal, le vaillant petit cousin de la carpe royal restera une friture étonnée et sans âge. Le poisson rouge est l’avenir de l’homme, Bruno Patino l’affirme dans La civilisation du poisson rouge, et le démontre. La faute à Internet, la faute aux écrans, la faute aux géants américains, gros bonshommes aux idées courtes que la technologie aveugle quand le marché avance masqué, insidieux scolopendre mû par une nature humaine aussi peccamineuse et retorse qu’aux temps des premiers chemins de fer.

L’histoire d’Internet, c’est la science vaincue par l’économie, c’est Auguste Comte terrassé par Hugolin. Le rêve d’un monde libre, beau, délavé des égoïsmes singuliers par l’universelle course vers le bien s’est évanoui, enténébré par les vapeurs méphitiques du grand vilain marché. L’économie gangrène, elle réduit le plus bel instrument à son utilité. L’économie est pourtant simple à comprendre. Rien de sorcier, magique ou mystérieux, la raison suffit à la circonvenir. Que la belle utopie des pères fondateurs se soit diluée dans un matérialisme aussi prévisible que la petite histoire de Hegel ne devrait pas laisser pantois, ne pas avoir prévu cette trempe témoigne au contraire de l’ingénuité crasse des scientifiques.

Il en va des rêves que l’on se donne comme des pets que l’on retient, ils finissent par donner mal au ventre. La nausée est aujourd’hui générale, Internet n’est plus qu’un grand foutoir où l’homme dégueule et s’abreuve. L’intelligence vautrée dans cette fange n’est plus qu’une faculté mécanique engrenée sur des stimulations, elle ne délivre que des jugements réflexes aussi térébrants qu’une éraflure à la surface du réel. Il faudrait du temps pour approfondir une réflexion mais le temps est pécule et c’est tout le malheur d’Internet. Bruno Patino l’explique bien dans son essai, Internet vit désormais des subsides d’une « économie de l’attention », captation d’un temps fugace que la multiplication infinie des sollicitations a rendu inestimable, la seconde vaut désormais de l’or. On se bat pour une seconde d’attention, on s’étripe pour un regard, un clic et c’est la fortune, quelques secondes de plus et c’est le milliard. Une cataracte d’informations, d’images, d’opinions s’abat sur un homme seul, toujours plus enclin à suivre ce courant qui n’exige rien mais donne beaucoup : le sentiment d’être aux mondes. Internet déjoue le complexe existentiel. L’homme sait désormais qu’il existe, et c’est un poisson rouge. Sa capacité de concentration est de 9 secondes, le tour de son écran, le tour d’une pensée. Les réseaux sociaux, vaste blague métaphysique où s’échangent des vignettes, construisent des mondes étanches irréductibles au réel et antagonistes, l’exigence de la rapidité a définitivement réduit la nuance, la gradation, le discernement à l’état de manière inutile. Tout ce qui exige de la lenteur disparaît.

L’homme n’a jamais autant perdu son temps que depuis qu’il vaut si cher, devenu incapable de réfléchir, de mûrir une pensée personnelle, le cerveau perclus de bourrades ininterrompues, il s’abandonne aux divertissements, à la facilité des idées déjà ruminées et recrachées à l’infini. Son pouvoir d’attention réduit à la seconde, il se croit tout puissant, omniscience de Narcisse, orgueil incommensurable qui lénifie en ramenant toutes les opinions au même étiage. Simone Weil écrivait, et c’est l’exergue de ce blog : « Dans le domaine de l’intelligence, la vertu d’humilité n’est rien d’autre que le pouvoir d’attention ». Une génération dont le pouvoir d’attention disparaît annonce un homme brutal, tyrannique et stupide. Un homme disposé à la chasse à l’homme. Un homme si persuadé de la hauteur de ses vues qu’il lui semblera légitime de renverser des morales séculaires, la vérité ne tiendra plus qu’à un fil, celui des exhortations, des prières et des clics. Dans La fabrique du crétin digital, Michel Desmurget ne disait pas autre chose.

Autrefois chantre d’Internet, Bruno Patino dresse aujourd’hui le tableau sombre d’un éden dévoyé, d’un rêve croupissant rattrapé par le réel d’une nature humaine débile. Il n’en reste pas moins fidèle à sa jolie chimère, de simples garde-fous juridiques, le développement d’applications ne répondant pas à l’économie de l’attention, la mise en place d’une régulation plus drastique des plateformes suffiraient à assainir l’éther où se déploient les réseaux sociaux. Internet pourrait redevenir le temple de la connaissance humaine. Neil Postman et Jacques Ellul sourient, la technique est autonome, elle n’est pas un moyen, Internet est le symptôme d’une société technicienne courant à sa fin : Skynet.

Edifiant. EEE.

Edouard

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