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Le Temps gagné – Raphaël Enthoven – EEE

9791032907054

9791032907054Raphaël Enthoven aime beaucoup Raphaël Enthoven, tellement que de cet amour il a fait un roman. Un roman très lisible dont il ressort que Raphaël Enthoven aime beaucoup Raphaël Enthoven. Tout cela est très logique et ne mérite pas de développement, les penseurs de métier ont les chevilles qui enflent car les pensées pèsent des tonnes. La mesure d’une idée est son poids, le raisonnement kilotonnique est imparable, il passe mieux à la télévision. Ce premier roman est une autofiction, véhicule sans permis que l’ordinaire réserve aux femmes dépressives, généralement Christine Angot. Raphaël Enthoven écrit mieux que Christine Angot, c’est dire le talent. Il écrit aussi mieux qu’une huître, on touche au génie.

Le Temps gagné raconte l’enfance, l’adolescence et la jeunesse d’Apollon, on y croise un panthéon déguisé où brillent les esprits les mieux partagés du monde, le jeu consiste à soulever les masques, surprise, la friture est germanopratine et télégénique. C’est tout le sel de ce régime, voir la fille de BHL faire caca et trouver cela très fort. L’auteur imagine que le lecteur s’en trouvera tout étonné, il espère même qu’il sera scandalisé, comment ? Un intellectuel, faire caca ? Mais cela ne se peut point, un intellectuel n’a pas d’anus, hormis sa bouche et il n’en sort que parfums d’agréable odeur et paroles de sagesse. L’entêtement scatologique de Raphaël Enthoven relève de la condescendance de philosophe, le lecteur est intelligent, il sait bien qu’un penseur n’est qu’un homme. C’est un point de détail car Le Temps gagné est malheureusement un très bon livre. Un très bon livre écrit par un frimeur.

Il est vrai que le prince a des raisons de parader, son enfance d’abord. Malheureuse comme il se doit quand on naît sous les chatoyants auspices de la psychanalyse, son beau-père le tape, sa mère rit comme un canard, le pauvre grandit entre un ogre et un colvert, il en conçoit une haute idée de lui-même car les infortunes de l’éducation affutent les caractères. Le père est éditeur, amoureux de lui-même, c’est de famille, et grand ami de BHL, ces trois qualités n’en forment qu’une à la télévision. Il voudrait pour son fils la réussite scolaire qu’il n’a pas eu, c’est louche et peu croyable, un père intellectuel désire un fils manœuvre ou charpentier, Freud l’a écrit, regardez Jésus Christ. L’Œdipe est criant, on devine rapidement que le fils couchera avec sa mère, enfin la maîtresse de son père. Future première dame et chanteuse à murmures. Il faut ici préciser que Raphaël se trouve beau, beau à la façon kantienne, le jugement esthétique est sans appel, il est immédiat et universel. Notre petit mémorialiste en fait des tonnes, le ramage se rapporte au plumage, l’itinéraire du beau gosse est raconté dans un style vif et littéraire dont on éprouve la jubilation consubstantielle à chaque page, l’auteur s’est fait plaisir et cela se voit. L’art sauve de tout, même de la médiocrité des aspirations. La preuve avec Le Temps gagné.

Raphaël Enthoven n’oublie pas d’être philosophe, il cite, contre-cite et récite les plus grands noms de l’histoire de la pensée, le drame n’est jamais personnel, il est la résonance d’une œuvre magistrale écrite par de plus grands que soi, la leçon est un peu triste, nous ne comprenons ce qui nous  arrive que par la réflexion d’une âme plus haute et plus lumineuse. Triste et sans doute mensongère, citer Spinoza pour expliquer un embarras digestif ne facilite pas le transit intestinal, les malheurs de l’homme sont ceux d’un être singulier, d’un salsifis qui souffre de marottes1, autant dire qu’ils restent mystérieux. Fort heureusement Raphaël nous épargne la dissertation, il se contente de jeter des noms sur une page et de semer des aphorismes en forme de mots d’esprit.

Brillant et mesquin à la fois, un premier roman réussi. EEE.

Edouard.

1 – Vialatte, idole de blog

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