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Le Petit Polémiste – Ilan Duran Cohen – EEE

9782330135256La Toussaint est la fête de tous les saints, c’est un jour d’une grande et joyeuse solennité, on y célèbre les vertus héroïques sous un ciel de plomb, les âmes pures ne craignent pas la météo. Les saints de l’Eglise portent de puissants patronymes, Cléophas ou Tarcisius, la dyslexie est l’indice du démon, la lettre vaut certes moins que l’esprit mais un martyr ne peut s’appeler Jean-Paul, le catéchisme l’interdit, l’histoire le prouve. Imagine-t-on Marcel au bûcher ou Germaine criblée de flèches ? Le sens commun suffit à voir l’absurdité de la chose.

Le saint est pléthore aujourd’hui car la morale est facile, elle s’exerce sur les ondes immatérielles mais n’exige plus de métaphysique moyenâgeuse, la sainteté vernit le plus modeste imprécateur, Internet fourmille de saints majestueux, leurs leçons sont un baume pour les offensés, un emplâtre pour l’intelligence.

Dans le dernier livre d’Ilan Duran Cohen, la France est devenue un paradis, une gigantesque communion de saints et de saintes-nitouches, le moindre péquin médian trie ses déchets, condamne le sexe, révère le genre, honore et prie les minorités culturelles, d’ailleurs il n’a pas le choix. Le plus petit écart vous condamne au désert. C’est la mésaventure que vit Alain Coulang, petit polémiste assermenté qu’une remarque sexiste va précipiter dans l’enfer des gens bons. L’enfer des gens bons est une géhenne administrative, Kafka l’avait écrit, un peu de morale mène à la tolérance, beaucoup à la bureaucratie. Alain Coulang perd son travail, ses amis, son crédit social – calculé scientifiquement par les services de l’état. Il finit libre, décomplexé et en province, l’issue est tragique. Du moins dans la France imaginée par Ilan Duran Cohen.

Le Petit Polémiste est un livre drôle et terrifiant, pour les mêmes raisons qui tiennent à la proximité de l’univers d’Alain Coulang avec le nôtre. Si le trait est appuyé, la copie est exacte, elle laisse deviner les effroyables menées du totalitarisme soft et compassionnel dans lequel nous vivons aujourd’hui. La contrainte est devenue inconsciente, nul besoin de police pour surveiller, nul besoin de censure pour corriger – à une époque où la liberté n’a jamais été aussi protégée par les textes. La lettre vaut moins que l’esprit, c’est le message de Jésus et d’Ilan Duran Cohen. Notre société est celle de la lettre, du mot, de l’expertise, tout cela gondole sur le relief du réel, les gens bons en tirent une morale lénifiante et scientifique.

Le style d’Ilan Duran Cohen est simple, direct, d’une efficacité peu faite pour séduire les littérateurs vétilleux dont je suis, le mot rare m’attendrit, Julien Gracq me cause de grands émois. J’ai pourtant lu avec plaisir ce roman sans artifice, d’une ironie mordante et glaçante à la fois – je n’ai pas peur des poncifs – j’en suis donc sorti mordu et glacé. Et je recommande. EEE.

Edouard.

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