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Mississippi Solo – Eddy L. Harris – EEe

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9791034902613L’hiver vient, il est là, dans l’air bleu qui tombe des arbres en grands lambeaux mouillés, dans le froid de sépulcre et l’odeur de champignon, ne reste à l’homme qu’une place au près du poêle pour réchauffer son cœur transi et faire sécher son masque ffp2. Dehors, la maréchaussée veille, ses chaussures en caoutchouc et son carnet à spirales, il n’y a d’âme-qui-vive que dûment certifiée par une attestation signée, la liberté ou la santé, il faut choisir. A Thomery, petite ville d’eau et de forêts, la police veille au respect des barrières, un factionnaire bleu garde le porche de l’église, il arrête le fidèle imprévoyant et le passant sans but, l’accès au saint office est désormais affaire d’Etat, on entre en religion comme dans un bureau de vote. Macron rapproche l’église de l’école, la mosquée du bureau des allocations. A 100 m s’étale la Seine, elle est large, noircie de grandes traînées de nuit où scintille le jour, de grosses péniches fendent son cours à gros bouillons, un canoë parfois heurte le débarcadère du vieux port, un monsieur fluorescent en jaillit, il vient se ravitailler car son périple le mène à l’océan.

Dans Mississippi Solo, Eddy L. Harris ne fait pas d’autre voyage, il descend le Mississipi des sources septentrionales à la Nouvelle-Orléans, le paysage est divers et l’aventure fluviale. Près de 3800 km, 5 fois la Seine, 26 fois le Loing, l’Amérique et ses grandeurs donnent une idée de l’espace infini, c’est la France multipliée par 100, une civilisation diffractée dans une nature immense et le règne du coyote. Eddy rame, Eddy pagaie mais il reste joyeux. Il échappe aux loups américains : le racisme, l’appât du gain, les armes à feux. Eddy est noir mais sa couleur ne l’enferme pas, du Nord sauvage et dépeuplé au Sud brûlé des vieilles rengaines à coton, l’écrivain rencontre des américains bonhommes qui font croire à la nature humaine, non qu’ils se présentent dépourvus de la moindre couleur locale, êtres humains fuselés qu’aucun acide culturel ne dégrade, mais parce qu’ils accueillent l’inconnu de façon si commune qu’on les pourrait prendre pour des auvergnats, des bantous ou des navajos. Indifférence ou curiosité. C’est encore lorsqu’ils sont seuls que les hommes rappellent l’humanité, un seul américain n’est qu’un homme, un salsifis songeur, plusieurs américains sont des marionnettes, un cirque rutilant. Le nombre favorise la concentration culturelle, la solitude sa dilution, c’est intuitif et contrapuntique. Mississippi Solo rappelle aux lecteurs gonflés de certitudes que l’américain moyen est un homme d’une banalité confondante, un français avec une casquette.

Eddy L. Harris livre un récit sincère, l’ennui guette à la courbe du fleuve, libellule à la surface des eaux qu’un coup de pagaie chasse heureusement de page en page, il n’est rien de plus languissant qu’une eau qui coule, onde claire que l’auteur disperse à bord d’énormes barges ou en palabres avec d’aussi taré que lui, le voyageur ne vit que de rencontres : Sylvain Tesson, Nicolas Bouvier, Alexandra, les contraires de touristes. Le lecteur rend grâce à Eddy L. Harris de cette modestie, pas de considération personnelle sur l’état du monde et l’avenir des hommes mais le récit circonstancié d’une virée sur un fleuve mythique.

La huppe pupule et l’homme passe. Honnête et divertissant. EEe.

Edouard.

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2 Commentaires

  1. Blogelevergois

    3 avril, 2021 à 15:50

    Premier paragraphe d anthologie, on retrouve l’air capricieux et vialattesque déjà entrevu dans dans d’autres esquisses clavecinees avec le même esprit sautillant, entre autres l’article depardiesque franchement bien trousse (accent) lui aussi. Je le hurle si personne ne le dit: un vrai talent!

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    • Edouard

      8 avril, 2021 à 11:19

      Merci beaucoup, touché…

      Répondre

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