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L’Anomalie – Hervé Le Tellier – EEe

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9782072895098Dans Le discours de la méthode Descartes apprend au lecteur attentif qu’une vérité vraie n’est jamais aussi scintillante qu’au bout d’un long écheveau de raisonnements subtils et abrasifs, une vérité vraie est un résidu, la rognure translucide d’une pensée que le doute a réduit, ne reste qu’une minable certitude qui ressemble à une entourloupe : je pense donc je suis, le « je » n’est pas un autre, la belle affaire. Dans L’Anomalie Hervé le Tellier démonte Descartes, « je pense donc je suis » n’est qu’une formule codée dans un programme informatique, un bout de code sur un écran noir. « Je » n’existe pas, c’est le produit d’une alchimie complexe où la conscience ne prend aucune part, William James n’écrivait pas autre chose dans son Essai d’empirisme radical, nous sommes les effets d’une chaîne de causes.

Et dire que la huppe pupule.  Le pupulement de la huppe prouve l’âme et l’aligot. Comment pourrions-nous n’être que l’engrènement de conditions d’existence quand nous cédons si facilement à l’émotion en écoutant le cri d’une fauvette (elle zinzinule) ? Ou devant un pâté de campagne servi sur un bouquet de roquette ? Hervé le Tellier est de l’Oulipo, nul doute que son Anomalie est une vaste rigolade, un essai récréatif de science-fiction qui ne dit rien de l’homme et fait sourire. C’est déjà beaucoup. Beaucoup mieux que l’inverse, les livres qui disent tout de l’homme et laissent de marbre : ordinaire de la messe des éditeurs d’aujourd’hui.

L’Anomalie tire d’abord les portraits d’une dizaine de personnages : un psychopathe, une petite fille, un pilote d’avion, un architecte fatigué et j’en passe, tous ont en commun d’avoir participé à un vol Paris – New York perturbé par de violentes turbulences. Dans la seconde partie du roman, Hervé Le Tellier raboute les fils d’une intrigue de science-fiction qui tient du pastiche et du scénario Netflix, le FBI s’en mêle, c’est dire l’universel et la cinématographie de la chose. Le vol Paris – New York était un bug, une anomalie, un emballement de la matrice, le lecteur se gausse mais veut savoir la suite, c’est tout le talent d’Hervé Le Tellier: laisser planer le doute sur le sérieux de l’exercice. Les sceptiques souriront, les liseurs modestes se prendront au jeu, le drame a deux lectures. L’auteur se met en scène, évoque son livre dans le livre, raconte comme il veut et mène son lecteur par le bout du nez, liberté de pataphysicien qui sait bien que la solution n’est pas le problème. Il y a bien un peu de science, un peu de religion, un peu d’informatique pour dénouer le gigot mais c’est la guigne et on s’en contrecarre. L’auteur aussi. Les personnages se copient-collent à l’ombre de gros nimbus1 et l’homme n’est finalement qu’une décalcomanie à la surface du monde. Le « je » est la somme de signes normatifs, notre âme un peu d’éther entouré de lard.

Hervé Le Tellier est un littérateur, il joue avec les codes, pastiche, emballe une histoire dans trois couches de cellophane, se prend pour un auteur de polar, Georges Perec, Katherine Pancol, voire Christine Angot car rien ne le dégoûte. C’est divertissant, léger et ça ne laisse pas de trace. Le Goncourt de cette année bat des records de ventes, Alléluia, Vishnu et Brahmapoutre,  les acheteurs liront enfin ce qu’ils achètent.

Amusant. EEe.

Edouard.

1 – Le nœud de l’intrigue et la raison de cet article.

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