Accueil Les lectures d'Edouard Ohio – Stephen Markley – EEE

Ohio – Stephen Markley – EEE

ohio

ohioDans Ohio, Stephen Markley raconte l’Amérique de la fin du dernier siècle. L’Amérique est un vaste continent et une petite histoire, paradoxe spatio-temporel qui jette l’esprit dans un abîme métaphysique. L’histoire d’un territoire est inversement proportionnelle à sa surface, prenez les grottes de Lascaux, on y empilerait difficilement trois éléphants, son histoire remonte à l’antiquité la plus lointaine. Ou l’Australie, vaste plaine desséchée par le mistral, elle ne date pourtant que de Baz Luhrmann et Hollywood. Le touriste l’a bien compris, il voyage loin et apprend peu, la géographie plutôt que l’histoire, pourvu que les chinois servent les frites avec de la mayonnaise.

Le Waterloo des américains est au moyen orient, de jeunes sportifs y perdent la santé et le moral en combattant des gardiens de chèvres, la victoire est pathétique contre d’aussi minables adversaires, ils reviennent au pays dans de grandes boîtes lustrées par le frottement des drapeaux, morts pour rien, ou souffrant d’atroces migraines ophtalmiques dans de gros Boeings rutilants, le désert a desséché leurs yeux, leurs âmes et leur jugement politique, ils votent mal et finissent au ban des riches assemblées démocratiques.

Ohio s’ouvre avec le défilé funéraire organisé en l’honneur d’un de ces athlètes, quatre amis manquent à l’appel des tremolos, Stephen Markley nous explique pourquoi en donnant la parole à chacun d’eux, dix ans plus tard, alors qu’ils convergent tous vers la ville de leur rencontre une nuit d’été. Il y a Bill, Stacey, Dan et Tina, on mesure à la consonance des patronymes l’étrangeté de l’affaire, nous sommes au cœur de l’Amérique, c’est exotique et déjà vu.

Le nœud de l’intrigue est aussi utile qu’un ruban autour d’un carton, il scelle la boîte mais ne dit rien du contenu. Il y a bien une énigme à résoudre, des questions qui exigent des réponses, un policier moustachu et une cassette mystérieuse mais l’intérêt n’est pas là, l’auteur voit plus grand, il voit social, il voit une fresque, un tableau : une chapelle Sixtine. Ohio veut être la peinture de l’Amérique d’aujourd’hui, le roman remonte à la source, l’Irak et son pétrole, l’histoire d’une société est inversement proportionnelle à la surface qu’elle habite. Le chat retombe sur ses pattes. Stephen Markley a le talent de son ambition, l’écriture manque un peu de netteté, qualité de l’expérience, il s’agit d’un premier roman et Stephen Markley est disert, mais l’ensemble est de premier ordre. Les protagonistes ont des pensées simples qui flottent sur l’opinion courante, la marée les emporte vers les rivages connus d’une morale éculée et mondiale, l’auteur croit à la méchanceté des républicains, au martyr des homosexuels, à la bêtise des croyants, à la veulerie des pauvres, c’est aussi complexe qu’un œuf d’esturgeon dans une boîte de caviar. Pourquoi faire compliqué quand l’Amérique est si simple ? Ne boudons pas notre plaisir, il n’est pas interdit à un bon écrivain d’avoir une philosophie triviale, l’art se passe de métaphysique et Stephen Markley est un artiste.

L’Amérique d’aujourd’hui finit comme hier, dans un bain de sang et sous les projecteurs de voitures de police. Un officier à moustaches dépose une couverture scintillante sur les épaules d’une grande blonde, les civilisations modernes finissent dans le fait divers sordide, l’homme change peu. Un premier roman brillant, mais long. EEE.

Edouard

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par edouardetmariechantal
Charger d'autres écrits dans Les lectures d'Edouard

Laisser un commentaire

Consulter aussi

L’Ange du bizarre – Musée d’Orsay – EEE

Le diable, ses cornes, sa queue fourchue et ses petites ballerines sont à Orsay. L’exposit…