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La chevauchée des steppes – Sylvain Tesson – EEE

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steppesLe mois de février est le mois le plus court de l’année, c’est donc un mois où tout va plus vite, l’homme parcourt en un mois la même distance psychique, affaire de mémoire qu’un freudisme éculé suffit à débrouiller. Tout va plus vite et l’homme s’empresse de se rejoindre, il court après lui-même, finit par s’aligner le dernier jour du mois, on le reconnait enfin à ses traits nets, son front bombé, son nez aquilin. Il en conçoit un soulagement si intense que ses muscles se relâchent, tout est à recommencer le mois suivant.

Dans les steppes d’Asie centrale, où l’ombellifère déploie une ombre chétive au-dessus des herbes vertes, les cavaliers kirghizes ne connaissent pas cette course identitaire, ils sont dès le premier jour identiques à eux-mêmes, le cul vissé sur la selle et la tête dans l’azur, ils chevauchent sur le dos de la prairie en poussant de grands hourras. C’est l’intérêt de la nature, elle rapproche l’homme de lui-même. La civilisation l’en éloigne – c’est pourquoi l’homme moderne éprouve le besoin de prendre sa voiture chaque été, il gagne de riantes campagnes où il trouve sa juste place: en petit slip au bord d’une piscine. Certes l’âme mongol n’est point si attachée à sa nature animale qu’elle n’éprouve le besoin de la plonger quotidiennement dans le doux rêve artificiel que procure le khumus, lait de jument fermenté, mais cette ivresse n’est pas celle de la nostalgie d’un paradis perdu, mélancolie d’homme moderne que l’ébriété dessille, elle est celle de l’ennui. La beauté du paysage ne suffit pas. L’homme court après lui-même, il croit se trouver dans la nature mais c’est un bar à Vodka qu’il découvre, misère de Sylvain Tesson dans La chevauchée des steppes. L’homme est à l’extrême pointe de la nature, à l’exacte distance de Dieu « d’où il ne soit pas impossible de revenir à lui » (Simone Weil), l’homme moderne et le cavalier kirghize partagent le même malaise existentiel, celui de la créature au sommet de la création, ils regrettent l’innocence de l’animal mais aspirent à la dépasser, « l’homme passe infiniment l’homme » (Pascal).

Dans La chevauchée des steppes, Sylvain Tesson raconte son odyssée à travers les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, la métaphysique n’est pas son domaine, il préfère le récit de voyage, la précision des annotations, la géomorphologie. Parti avec sa compagne de l’époque, il achète trois chevaux pour parcourir les steppes et relier la mer d’Aral depuis Almaty au Kazakhstan. Le style de Sylvain Tesson s’accorde aux paysages qu’il traverse, aérien et vif, délavé des mignardises habituelles du genre, chevrotine des poètes voyageurs que plombent la métaphore et l’ampoule. On aimerait parfois qu’il s’attarde sur le drame, les rencontres, mais tout passe en un éclair, le garde-frontière ouzbek comme les sommets du Tian Shan. Le lecteur est embarqué sans y prendre garde, le périple le mène sur près de 3 000 kilomètres d’une yourte posée sur le pelage d’une steppe infinie au fond d’une mer dessalée. Des sommets du monde aux bords d’une cuvette, la descente est brutale, tyrolienne grotesque que le délire planificateur des soviétiques édifia pour asservir les hommes et la terre, il ne reste de l’attraction que d’immenses plaines à coton, un peu de sable soufflé par le mistral, et un boulevard pour l’islam terroriste et son comparse plein de fric. Quand l’homme a fini de creuser, il fore. Le doux rêve communiste se noie dans une flaque d’hydrocarbures.

Sylvain Tesson est un écrivain de talent, et un explorateur sans but car il voit ce qu’il voit. Dépaysant et merveilleusement écrit. EEE.

Edouard

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